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Le gouvernement tchadien est tombé dans le piège pétrolier

Daniela Kroslak, Rue89  |   5 Sep 2009

Depuis 2003, l'exploitation du pétrole a lourdement contribué à la déterioration de la gouvernance au Tchad, entraînant une succession de crises politiques et de rébellions. Les revenus pétroliers ont très vite permis au président Idriss Déby de rejeter tout dialogue politique véritable avec l'opposition armée et non-armée.

Ils sont devenus pour le pouvoir tchadien l'instrument d'un renforcement militaire conséquent, de l'entretien du clientélisme et de la cooptation de l'opposition politique. L'entrée du Tchad dans le cercle fermé des pays producteurs de pétrole est le résultat de longues années d'efforts.

Pour y parvenir et obtenir la caution de la Banque mondiale, Idriss Déby avait dû accepter le principe d'un partage équitable des revenus pétroliers, dont 10% devaient être reversés sur un compte d'épargne ouvert dans une institution financière internationale, au bénéfice des générations futures.

Pour la Banque mondiale, ces modalités inédites de partenariat dans la gestion des revenus pétroliers devaient servir de modèle pour la réalisation d'autres grands projets énergétiques ou miniers en Afrique.

Les retombées financières du pétrole débouchent sur des rébellions

Menacé militairement par une rébellion d'anciens alliés soutenus activement par le Soudan, Idriss Déby saisit cependant en 2006 le prétexte de la défense du territoire national pour faire sauter tous les verrous de bonne gouvernance.

Une nouvelle loi annula alors les versements de ces 10% sur le compte d'épargne et peu à peu, malgré l'opposition de la Banque mondiale, une mainmise totale du pouvoir sur l'utilisation des recettes pétrolières s'est mise en place.

A l'heure actuelle, une part importante de ces revenus pétroliers est versée à l'effort de guerre et au rééquipement de l'armée nationale, mais des sommes conséquentes sont également consacrées à des investissements physiques -routes, bâtiments publics, et établissements d'enseignement.

Si ces investissements sont à priori positifs, les conditions obscures d'attribution des marchés publics donnent lieu à des surfacturations et au détournement d'énormes sommes au bénéfice des proches du pouvoir.

Les retombées financières du pétrole attisent également les appétits au sein du régime qui, à leur tour, nourrissent des jalousies et des dissensions, débouchant sur des rébellions à répétition rapidement soutenues par Khartoum. Sans son accès incontrôlé aux revenus du pétrole, il serait difficile pour Idriss Déby de résister aussi facilement aux pressions politiques de ses opposants, civils ou militaires.

Le pétrole lui permet de financer un système de pouvoir clientéliste fondé sur la corruption et la répression, et de combattre sans fin l'opposition armée, au lieu de négocier un véritable accord de paix et procéder aux réformes structurelles du système de sécurité du pays, qui permettrait de mettre fin au cycle interminable des rébellions tchadiennes.

Il faut un consensus national sur la gestion des revenus pétroliers

Le pétrole pourrait être un formidable levier de développement socio-économique au Tchad, dont la grande majorité des habitants vit dans la misère la plus profonde. Les indicateurs économiques sont révélateurs de la situation catastrophique du pays, malgré la manne pétrolière.

A la fin de l'année 2007, l'exploitation pétrolière avait rapporté presque 1 milliard d'euros à l'Etat. Pourtant, en 2008, le Tchad était toujours classé 170e sur 177 pays, d'après l'indice de développement humain des Nations unies, avec une espérance de vie moyenne pour les hommes et les femmes de seulement 50 ans. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant qui était de 456 euros en 2007, est tombé à 386 euros en 2008.

Pour sortir de cette situation, il faut nécessairement changer la gouvernance pétrolière tchadienne et mettre fin à l'engrenage du surarmement qui nourrit le blocage du dialogue politique. Le gouvernement devrait ainsi mettre en place un véritable consensus national sur la gestion des revenus pétroliers.

Un renforcement du contrôle et une supervision accrue de cette gestion devraient aussi être mis en place afin d'éviter les problèmes de clientélisme et de favoritisme dans l'attribution des marchés publics. La priorité donnée par le régime aux solutions militaires pour traiter des problèmes politiques doit également cesser.

Le pétrole est loin d'être une bénédiction

Le dialogue politique entamé avec l'opposition en 2007, devrait permettre d'aboutir à ce consensus, de concert avec la société civile et les représentants des régions productrices de pétrole.

Les Etats-Unis, la France et la Chine, qui ont intérêt à voir cesser l'instabilité chronique du pays pour sécuriser leurs investissements au Tchad, devraient parallèlement appuyer la relance de ce dialogue national en y conditionnant leur soutien politique au régime Déby, tout en œuvrant activement à la stabilisation complémentaire des relations avec le Soudan.

Le Tchad n'est qu'au début de son ère pétrolière. Pour tous ceux qui ne voient rien des bénéfices de ce grand succès industriel et qui sont soumis à une corruption, répression, et insécurité accrues depuis son avènement, le pétrole est loin d'être une bénédiction.

La France, qui entretient toujours des liens privilégiés avec le régime Déby et qui bénéficie d'une relation historique et humaine très riche avec le pays tout entier, doit l'aider à sortir de ce piège pétrolier et s'assurer que tous les tchadiens puissent rapidement bénéficier de cette formidable opportunité.

Daniela Kroslak est directrice adjointe du programme Afrique de l'International Crisis Group, basée à Nairobi, au Kenya.

 
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