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Le Kenya entraîné dans une guerre sans frontières

Cedric Barnes, Le Monde  |   26 Sep 2013

L'attentat terroriste au centre commercial de Westgate, un symbole de prospérité – pour certains du moins – au cœur de Nairobi, signe l'entrée du Kenya dans le club des puissances régionales. Avec leurs hubs commerciaux et leurs diplomaties influentes, ces pays sont des cibles de choix pour les islamistes radicaux armés. C'est une triste nouvelle, l'avènement d'une période difficile pour ce pays, qui mène une guerre au-delà de ses frontières et pourtant si proche. Il y a presque deux ans, l'armée kenyane est intervenue en Somalie sans réellement en mesurer les conséquences. Les chefs militaires se sont très vite heurtés à des complications, notamment dues au terrain inconnu et à des mésententes entre leurs alliés somaliens.

Deux ans plus tard, le Kenya (au sein de la mission de l'Union africaine en Somalie, l'Amisom) et ses alliés contrôlent Kismayo, la principale ville portuaire du sud de la Somalie, mais le mouvement islamiste somalien des Chabab tient de grandes franges du territoire à l'intérieur du pays et joue la carte du nationalisme pour convaincre la population locale de lutter elle aussi contre les "envahisseurs étrangers". De plus, les Chabab comptent sur leurs activités au Kenya pour déchaîner les passions et recruter au sein de la population kenyane.

L'attaque de ce weekend contredit la plupart des analyses, qui disaient les Chabab divisés et affaiblis. Si le groupe s'avère en effet en être responsable, la complexité et l'ampleur de l'attaque suggèrent que le Kenya fait face à un ennemi organisé et redoutable, capable d'agir bien au-delà de sa base somalienne.

UN LONG TRAVAIL DE TERRAIN ET DE PRÉPARATION

Si cet attentat a incontestablement des origines somaliennes, le mouvement des Chabab a des liens avec d'autres groupes armés en Afrique et dans la péninsule Arabique. Il a ainsi établi une présence au-delà des frontières somaliennes et construit un réseau clandestin de soutien au sein des populations musulmanes au Nord-Est, à Nairobi et le long du littoral. En collaboration avec des organisations locales, notamment l'ancien Muslim Youth Club, maintenant devenu Al-Hijra, ces réseaux se sont radicalisés et ont recruté de jeunes Kenyans, d'origine somalienne ou non, en instrumentalisant leurs griefs contre l'Etat.

Bien que le centre commercial de Westgate semble être une cible relativement facile, tout laisse à croire qu'il y a eu un long travail de terrain et de préparation afin d'assurer un impact fort et immédiat et un siège qui dure suffisamment longtemps pour attirer l'attention, à la fois des médias et des entités nationales et internationales. Cette attaque repose sûrement sur un réseau de contacts locaux existant depuis des mois, voire des années.

Malgré la fin du siège, les observateurs demeurent perplexes : quel est le but recherché ? Il n'y a pas de réponse simple ni de solution facile, à l'exception peut-être d'une guerre d'usure potentiellement vectrice de profondes divisions pour le Kenya.

Quant aux Chabab, ils peuvent non seulement s'enorgueillir d'avoir mené des représailles à l'intervention kenyane en Somalie, mais aussi d'avoir fait progresser le jihad contre des intérêts occidentaux et "sionistes" toujours plus flous (le centre commercial de Westgate est détenu par des capitaux israéliens et le Kenya est un allié historique d'Israël). Le porte-parole militaire du groupe, Abu Musab, a déclaré à la radio Al-Andalus que les attaquants étaient des moudjahidines, situant ainsi l'attaque dans le cadre du djihad mondial.

DES RÉPERCUSSIONS INTERNATIONALES

A l'inverse du dernier grand attentat terroriste à Nairobi (contre l'ambassade américaine en 1998), l'attaque de Westgate était destinée à ébranler la stabilité intérieure du Kenya. Or, ceci a nécessairement des répercussions internationales qui pourraient amener certains Kenyans à remettre en question la nécessité de maintenir le rôle de relai régional de l'Occident que le pays exerce depuis son indépendance en 1963.

L'attaque va inexorablement générer de la méfiance parmi les Kényans, encore traumatisés et divisés depuis l'élection de 2007-2008, et dont les principaux dirigeants comparaissent aujourd'hui devant la CPI (le vice-président, William Ruto, était à La Haye cette semaine). Le président Uhuru Kenyatta a d'ailleurs appelé sans ambiguïté à l'unité nationale : "J'appelle tous les Kenyans à rester courageux et unis. Ne sacrifions pas nos valeurs et notre dignité pour apaiser des traîtres. Notre victoire doit être décisive. Vainquons grâce à notre unité".

Le gouvernement reconnaît que toute répression aveugle contre les musulmans ou les Somaliens du Kenya ne ferait que radicaliser davantage la population, augmentant encore la menace terroriste au Kenya. Bien qu'il y ait eu une recrudescence du profilage ethnique, la police et les militaires ont jusqu'à présent fait preuve de retenue – des arrestations ont eu lieu à Eastleigh, le quartier somalien de Nairobi, mais sans commune mesure avec les arrestations massives qui ont eu lieu fin 2012 et début 2013. Les opérations antiterroristes auront néanmoins besoin d'être supervisées par le gouvernement et des observateurs indépendants.

Nairobi va encaisser le coup. En dehors de Westgate, tout était revenu à la normale dès lundi matin. Mais, alors que l'on commence à comprendre la portée de cet évènement, le contrecoup, avec la présence de l'ennemi au sein même de la société et les inévitables accusations réciproques, risque d'être très dur à avaler. Comme à New York après les attentats du 11-Septembre ou à Londres après les attentats de juillet 2005, quelque chose aura changé.

 
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