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Darfour : l'Europe doit agir

Pat Cox, Libération  |   21 May 2007

L'Union européenne ne peut pas se défausser perpétuellement sur les Nations unies.

La politique de l'Union européenne vis-à-vis du Darfour touche honteusement le fond, surtout lorsque les ministres des Affaires étrangères déclarent en substance que le Darfour «n'est pas leur problème». Il est évident que l'Europe peut ­ et doit ­ mettre plus en oeuvre pour aider à mettre fin à la terrible violence perpétrée par le gouvernement soudanais à l'égard de son propre peuple.

A l'occasion de leur rencontre du 23 avril dernier, les ministres des Affaires étrangères européens ont émis une nouvelle déclaration au sujet de la crise. La vingtième en trois ans.

Ont-ils soutenu la proposition du Premier ministre britannique Tony Blair concernant une zone de non-vol pour renforcer l'interdiction de 2005 par le Conseil de sécurité de l'ONU de tout survol militaire du Darfour ? Non.

Ont-ils donné suite à la déclaration de la chancelière allemande Angela Merkel, lors du sommet européen de mars 2007, et envisagé des sanctions strictes à l'égard de Khartoum ? Non.

Ont-ils fait le moindre progrès par rapport aux dix-neuf déclarations précédentes qui se sont avérées inutiles ? Tristement, non.

Au contraire, ils passent la main, quittent le terrain et déclarent que «le Conseil [des ministres des Affaires étrangères] réitère son soutien en faveur d'une prise en considération urgente par le Conseil de sécurité [des Nations unies] des mesures à prendre ultérieurement.» En d'autres mots : «Laissons les Nations Unies s'en charger.»

Bien sûr, des mesures efficaces prises au niveau international seraient idéales, mais tout progrès de ce côté s'est avéré terriblement lent. Il n'existe aucune raison pour laquelle l'Union européenne ne pourrait pas venir compléter les efforts des Nations unies.

En août 2006, le Conseil de sécurité a appelé au déploiement d'une force onusienne de maintien de la paix forte de 20 300 hommes, mais cette résolution demandait le «consentement» préalable de Khartoum. Un accord qui n'est jamais parvenu. Les autorités soudanaises et les Nations unies se sont mises d'accord, en novembre, sur le principe d'une force hybride composée de troupes de l'ONU et de l'Union africaine dont le déploiement se ferait en trois phases. Depuis lors, Khartoum n'a cessé de le retarder par d'innombrables manoeuvres diplomatiques et de désistements. Neuf mois après la résolution des Nations unies et six mois après l'accord sur la force hybride, nous sommes toujours loin d'un soutien significatif de l'ONU aux forces de l'Union africaine au Darfour. Et ce, en majeure partie, à cause de l'obstruction du gouvernement soudanais et d'une approche internationale morcelée.

L'Union européenne et ses pays membres ont un rôle clé à jouer pour augmenter la pression sur Khartoum dans le but de mettre fin à ses atermoiements, en faisant payer aux leaders soudanais le prix de leur constante intransigeance. Le gouvernement américain travaille de plus en plus dans ce sens, mais n'obtiendra seul que peu de résultats. Il existe des mesures pratiques que l'Union européenne pourrait mettre en place et qui pourraient très certainement améliorer l'efficacité des efforts entrepris par les Nations unies.

Premièrement, les ministres des Affaires étrangères devraient donner suite à l'appel du Parlement européen et imposer des sanctions ciblées à l'égard du gouvernement soudanais. Ces sanctions devraient également viser les personnes associées au gouvernement et qui ont été identifiées par la Commission d'enquête et le panel d'experts de l'ONU comme étant responsables de crimes contre l'humanité au Darfour. Leurs avoirs en Europe devraient être gelés, ainsi que toute autorisation de voyage dans l'Union. Ces dispositions sont d'ailleurs déjà d'application pour certaines personnes responsables de viols massifs des droits de l'homme dans d'autres pays, tels le Myanmar et l'Ouzbékistan. Sans oublier le Zimbabwe pour lequel les ministres des Affaires étrangères européens ont décidé, ce mois-ci, d'allonger la liste des personnes interdites de voyage en Europe.

Deuxièmement, l'Union européenne devrait cibler les revenus du régime soudanais et les afflux d'investissements étrangers dans le pays. Il est crucial que l'Union et ses pays membres mettent en place des législations permettant d'interdire aux entreprises basées dans leur pays de participer directement dans le secteur pétrolier soudanais et les industries associées, tout en prévoyant des dispositions permettant un soutien alternatif au gouvernement autonome du Sud Soudan.

Troisièmement, l'Union européenne devrait mener sa propre enquête dans les comptes offshore des entreprises soudanaises et des avoirs économiques liés au Parti du congrès national, qui détient le pouvoir à Khartoum. Ceci ouvrirait la voie à des sanctions à l'égard des entités commerciales du régime, lesquelles représentent la source principale de financement des milices mandatées par le gouvernement et qui sont responsables d'atrocités au Darfour.

Aucune de ces mesures ne minerait, en aucune manière, les tentatives d'action au niveau des Nations unies. Ces sanctions ne feraient pas non plus obstacle aux efforts faits par l'ONU pour relancer le processus de paix entre le gouvernement soudanais et les groupes rebelles ou pour donner une autre chance au dialogue politique. Au contraire, cette double approche pourrait générer un véritable élan en faveur du processus de paix : cela augmenterait la pression sur Khartoum pour qu'il s'engage sérieusement dans les pourparlers de paix et lancerait simultanément un message clair en direction de la communauté internationale ­ les crimes contre l'humanité perpétrés par Khartoum au Darfour ne seront pas tolérés. Des sanctions ciblées sont les meilleures armes pour dissuader le gouvernement de continuer dans sa quête de victoire militaire, et pour faire de la paix la meilleure option disponible à toutes les parties.

Malgré son jeu de bluff, Khartoum est connu pour répondre à la pression internationale et pour s'engager de fait dans une solution politique. On notera, par exemple, son adhésion à l'Accord de paix global en 2005 qui mit fin à vingt ans de guerre avec le Sud, au moment même où les demandes de la communauté internationale ont été soutenues par des menaces sévères de sanctions, comprenant entre autres des restrictions de voyage pour les autorités soudanaises et des sanctions à l'encontre de Sudan Airways.

Le désistement perpétuel de l'Union européenne ne fait qu'encourager Khartoum. L'Europe doit appliquer la pression nécessaire pour aider les Nations unies à mettre fin à l'horreur.

Pat Cox ancien président du Parlement européen, membre du comité de direction de l'International Crisis Group.