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La démocratie guinéenne en sursis

Alain Délétroz, Mohammed Jalloh, Le Temps  |   30 Sep 2010

Le processus électoral en Guinée est entré dans une phase délicate. Les reports à répétition du second tour des présidentielles et les difficultés techniques qui l’accompagnent font monter la pression parmi les supporters des deux candidats qui craignent que l’autre camp ne soit en train de manigancer pour leur voler leur victoire.

Les jeunes qui sourient sous un immense portrait du candidat Ceillou Diallo affublé du slogan: «Nous sommes rassurés», n’ont qu’une phrase en bouche pour qualifier le processus de transition que traverse la Guinée. «Nous sommes fatigués de ces reports récurrents de la date des élections», disent-ils avec une expression de dégoût pour une classe politique qui semble trahir leurs espoirs. Les citoyens de Guinée qui vivent la première campagne électorale ouverte de leur histoire ne comprennent plus que la marche vers le second tour soit si chaotique. Les théories du complot vont bon train et la tendance des deux camps politiques en présence à accuser l’autre de manipulations s’accentue.

Et pourtant, ce pays si éprouvé par les trois dictatures qu’il a subies depuis son indépendance vient de passer à deux doigts d’une nouvelle catastrophe politique. Après le coup de feu sur le capitaine Dadis Camara qui avait pris le pouvoir par la force en 2008 et la mise en place d’un gouvernement de transition sous la présidence du général Sékouba Konaté et du premier ministre Jean-Marie Doré, l’espoir retrouvait toutefois droit de cité dans les rues de Conakry. Après un premier tour des présidentielles, qui, malgré les difficultés techniques, s’était déroulé dans le calme et la dignité, c’est l’organisation du second tour qui pose problème.

Les deux candidats sont désormais à la tête de deux camps politiques qui sont sûrs de leur victoire et soupçonnent qu’on veuille leur voler le pouvoir. Alpha Condé, chef de file du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) a la sagesse pour lui, l’aura d’avoir été un opposant de toujours et de s’être tissé un réseau international impressionnant, aussi bien dans la région qu’en Europe et aux Etats-Unis. Ses partisans estiment qu’il a mérité le pouvoir et que, vu son âge, c’est maintenant ou jamais.

En face, Ceillou Dallein Diallo, ancien premier ministre sous Lansana Conté, a aussi acquis une image de combattant de la liberté après avoir été tabassé par les sbires du capitaine Dadis. Il réchappa probablement à la mort grâce aux pressions exercées par le président sénégalais sur le chef de la junte guinéenne pour qu’il permette à Ceillou Diallo de se réfugier à Dakar.

Il a pour lui l’expérience du gouvernement et les chiffres du premier tour. Grâce à des alliances subtiles, l’addition des soutiens électoraux aux membres de la coalition qu’il a forgée entre les deux tours le donne gagnant. Pour autant que les électeurs suivent les mots d’ordre de ralliement donnés par leurs leaders… Ceillou Diallo est donc intéressé à ce que les élections se tiennent sans tarder, alors qu’Alpha Condé cherche, lui, à gagner du temps pour se forger le réseau de base qui lui a fait défaut.

L’impasse dans laquelle le processus électoral semble plongé comporte des dangers multiples. Tout d’abord, les électeurs de Ceillou Diallo ont vu leur candidat accepter plusieurs reports de la date du second tour. La pression monte dans leurs rangs. Une majorité de militants est persuadée que «l’on ne veut pas donner le pouvoir à un Peuhl».

Si aucune date définitive et réaliste n’est fixée dans les jours qui viennent, il est probable que les éléments les plus chauffés soient tentés de lancer des manifestations. Cela contribuerait à faire apparaître au grand jour la tension ethnique latente qui a malheureusement caractérisé la campagne du second tour. Un clash explosif entre les communautés peuhle et malinké ne serait plus à exclure. Il aurait pour effet immédiat non seulement d’allumer un feu difficilement contrôlable en Guinée, mais de provoquer les militaires à conserver le pouvoir puisque les civils se montreraient incapables de gérer l’élection présidentielle. Même si le général Konaté n’a cessé de répéter qu’il quitterait le pouvoir dès que les élections seraient terminées, en cas d’éruption de violence entre les deux grands groupes ethniques du pays, il ne fait aucun doute que lui ou d’autres dans l’armée saisiront ce prétexte soit pour prolonger la transition, soit pour y mettre un point final par l’établissement d’une nouvelle dictature militaire. Invoquer la sacro-sainte sécurité nationale pour empêcher la transition de la Guinée vers un véritable régime démocratique permettrait aux militaires d’en finir avec leurs inquiétudes quant à l’avenir de leurs privilèges, de leurs retraites et des énormes avantages en nature dont certains bénéficient aujourd’hui. Les échelons supérieurs de l’armée savent qu’un gouvernement démocratique ne pourra pas perpétuer cette situation qui fait des militaires une caste hautement rémunérée et un poids insoutenable pour le budget de l’Etat.

Face à cette situation très tendue, il est essentiel que les bailleurs de fonds et les chefs d’Etat de la région exercent toute la pression dont ils sont capables pour que le gouvernement de transition fixe une date définitive pour le second tour et effectue un suivi quotidien sur la CENI (Commission électorale nationale indépendante) afin que les aspects techniques de l’organisation du scrutin soient réglés dans les plus brefs délais. Les deux candidats devraient s’engager publiquement, ensemble, à reconnaître le résultat des urnes et demander à l’avance à leurs partisans de s’incliner face au vainqueur.

La Guinée vit un moment d’espoir unique. Mais elle continue à marcher au bord du gouffre. Son basculement dans la violence marquerait non seulement la fin de son printemps démocratique, mais enverrait une onde de choc à toute la région, à laquelle certains autres Etats pourraient ne pas résister. Il n’est pas trop tard pour éviter cette catastrophe. Mais encore faudrait-il que les parrains de ce processus mesurent la profondeur du danger. Et agissent…

Alain Deletroz est Vice-président Europe de International Crisis Group à Bruxelles

Mohamed Jalloh est Analyste de International Crisis Group en Afrique de l’Ouest

Le Temps

 
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