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L'Union européenne et le « prophète » turkmène

, Acacia Shields, Caucaz.com  |   4 Jun 2006

Le 20 mars dernier, les commissions du Parlement européen traitant des affaires étrangères et du commerce international ont décidé d’approuver une proposition d’accord commercial intérimaire avec le Turkménistan, l'ex-république soviétique riche en hydrocarbures dirigée d'une main de fer par Saparmourad Niazov, le président à vie du Turkménistan. En juillet, le Parlement européen au complet devrait voter cette mesure. A contre-courant du large consensus qui s’est établi à propos de celui qui se présente comme le « Turkmenbashi » ou « petit père » des Turkmènes, un autocrate qui brise son pays et paupérise son peuple.

Les critiques à l’encontre de l’autoritarisme de son gouvernement n’émanent pas uniquement d’organisations non gouvernementales comme Human Rights Watch ou l’International Crisis Group. Les Nations unies et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) ont régulièrement critiqué le passif épouvantable du pays en matière de droits de l’homme, et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a tout simplement suspendu tout investissement dans le secteur public au Turkménistan. Tout le monde s’accorde à le dire : le Turkménistan est l’un des Etats les plus répressifs au monde.

Le choc a donc été grand lorsque l’Union européenne, sortant du rang, a décidé de se rabibocher avec le gouvernement paria. En effet, le 20 mars, les commissions du Parlement européen traitant des affaires étrangères et du commerce international ont décidé d’approuver une proposition d’accord commercial intérimaire avec le Turkménistan. Le Parlement au complet devra voter cette mesure courant juillet.

C’est un changement de direction pour le moins radical. Pendant sept ans, l’UE a adhéré avec fermeté à la ligne internationale à ce sujet. En 2003, le Parlement européen avait même adopté une résolution déplorant le fait que le Turkménistan ait « développé un des régimes les plus totalitaires au monde », et avait refusé à juste titre de conclure un accord intérimaire avec ce pays en raison du comportement déplorable du gouvernement en matière de droits de l’homme.

Peut-être, ces commissions ont-elles pensé que ce revirement passerait inaperçu ? Après tout, les rares éclairs d’attention que reçoit le Turkménistan de la part des médias internationaux ont plutôt tendance à se concentrer autour des décisions absurdes pris par Niazov : rebaptiser les mois du calendriers d’après son nom ou celui de sa mère (2002) ; interdire les dents en or (2004) ; interdire la musique enregistrée (2005) ; et déclarer que ceux qui liront trois fois à haute voix son livre sur l’histoire de la Nation et la spiritualité, le Rukhnama, iront directement au paradis (2006).

Cela pourrait sembler comique, mais bien évidemment, cela ne l’est pas pour ceux qui vivent au Turkménistan.

Le gouvernement de Niazov ne tolère aucune dissidence, ne permet aucune liberté de la presse ou d’opinion politique, a condamné à l’exil ou emprisonné les opposants politiques, les défenseurs des droits de l’homme et les fidèles de certaines religions, notamment ceux qui pratiquent un islam sunnite ou le rite russe orthodoxe. Certains dissidents ont été enfermés de force dans des hôpitaux psychiatriques. L’usage de la torture, incluant passages à tabac et usage de drogues psychotropes, est monnaie courante dans les commissariats et les centres de détentions.

En 2004, pour tenter de contrecarrer l’influence étrangère grandissante dans le pays, une nouvelle loi a rendu caduques tous les diplômes d’éducation supérieure décernés par un pays tiers depuis 1993 et permis de licencier les fonctionnaires qui possédaient de tels diplômes. En février 2005, Niazov a ordonné la fermeture de toutes les librairies rurales, invoquant qu’elles ne servaient à rien car, de toute façon, personne ne savait lire dans les villages.

Et c’est avec ce partenaire que l’Europe veut travailler ?

Le Parlement européen se dit très conscient et, en effet, profondément concerné par le palmarès du Turkménistan en matière de droits de l’homme. Cela n’a cependant pas semblé être un obstacle dans le développement d’une relation de proximité avec le gouvernement Niazov. Au contraire, le Parlement affirme vouloir construire de tels liens afin d’inciter au respect des droits de l’homme dans le pays. Hypocrisie ou naïveté ?

Comment le Parlement peut-il affirmer que dans le but d’augmenter son levier de pression, il inclura une clause de respect des droits de l’homme qu’il pourrait invoquer pour suspendre l’accord en cas de violations ? Si cela était sérieux, l’idée même d’inclure une telle clause reviendrait à nier la signature de l’accord lui-même. Quelles violations considèrerait-il pour suspendre un accord établi malgré des abus aussi évidents que des pertes humaines, tortures et disparitions, abus qui caractérisent le régime turkmène ? Faut-il un nouveau massacre de masse, comme cela a été le cas chez son voisin, l’Ouzbékistan ?

Mais, le plus ridicule des arguments invoqués est celui de la volonté du Parlement de ne pas isoler le Turkménistan – une idée apparemment soutenue par certains membres de la Commission européenne et du Conseil. Ces dernières années, c’est Niazov lui-même qui s’est radicalisé et a fait de son pays l’un des plus isolés du monde. Un accord intérimaire européen n’y changera rien, pas plus qu’il n’incitera le gouvernement turkmène à être plus démocratique ou respectueux des droits de l’homme fondamentaux. Un accord commercial avec le Turkménistan ne contribuerait qu’à enrichir l’homme qui a condamné son peuple à vivre dans une pauvreté croissante.

L’idée même de traiter avec ce gouvernement est aussi absurde que la lubie de Niazov de se croire prophète, mais il n’est pas trop tard pour que le Parlement européen mette un terme à cette aberration. Lorsque l’accord commercial intérimaire sera présenté en session plénière, le Parlement se devra de le rejeter avec force. Agir autrement reviendrait à tourner en ridicule la volonté européenne de promouvoir la démocratie et les droits de l’homme dans le monde, et saperait la crédibilité de l’Europe en matière de politique internationale.

Par Acacia SHIELDS (chercheur sur l’Asie centrale pour Human Rights Watch) et Andrew STROEHLEIN (directeur médias de l’International Crisis Group).

 
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