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L'étincelle qui menace la poudrière géorgienne

Alain Delétroz, Le Temps  |   9 Apr 2009

Les différents partis d'opposition organisent aujourd'hui à Tbilissi une grande manifestation pour demander la démission du président Saakachvili. Le rassemblement pourrait se révéler explosif dans ce pays instable

Le printemps recouvre les collines du pied du Caucase géorgien de ses arbres fruitiers en fleurs. La douceur du soleil qui commence à faire fondre les neiges sur les coteaux tend à nous faire oublier que, dans le Caucase, la débâcle des rivières qui se remettent à vivre au printemps, à rouler des eaux lourdes et rapides au fond des vallées profondes, correspond chaque année au déchaînement des passions des hommes.

Depuis la guerre du mois d'août 2008 (appelée "guerre des cinq jours" du côté russe) la Géorgie mâche son amertume et rêve de revanche. Tous s'accordent à dire que la Russie, en reconnaissant l'indépendance des deux territoires sécessionnistes, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, a démantelé la Géorgie et qu'il sera difficile de faire marche arrière. Que la grande Russie orthodoxe, elle-même en guerre depuis près de quinze ans en Tchétchénie pour y préserver sa propre intégralité territoriale, ait pu démanteler ainsi, sans consultation aucune, sans processus diplomatique, par le seul fait de son prince et de son poids militaire et politique un autre petit Etat orthodoxe à ses frontières reste un mystère qui n'étonne pas que les Géorgiens, mais également, en privé, plus d'un diplomate et politologue russe…

Déchirée par ses propres passions politiques, la Géorgie envisage l'avenir avec peu de confiance. Les différents partis d'opposition appellent à une grande manifestation pour le 9 avril. Cette mobilisation contre le président Saakachvili et la volonté de l'obliger à quitter le pouvoir semble toutefois représenter les deux seuls points de convergence d'une opposition très divisée et sans véritable chef de file. Les différents leaders politiques semblent bien conscients des risques qu'ils prennent en appelant à une manifestation de grande envergure en ce début avril. Peu de partis sont effectivement suffisamment bien organisés, avec un service interne capable de distinguer leurs partisans des provocateurs et des casseurs. La semaine dernière, plusieurs militants du parti de Mme Nino Burjuanadze, ancienne présidente du parlement, ont été arrêtés pour achat illégal d'armes de guerre. Mme Burjuanadze crie à la manipulation politique, et il n'est pas à exclure totalement qu'elle ne puisse avoir raison… Mais ces incidents décrivent bien à quel point l'exercice du 9 avril sera délicat et probablement dangereux, aussi bien pour le pouvoir du président Saakachvili que pour l'opposition. Il semble en effet difficile de s'imaginer que cette manifestation ne se déroule sans provocations et incidents plus ou moins violents. L'opposition y joue une part de sa crédibilité politique, et le président Saakachvili son image interne et externe. Il ne pourra pas permettre que des casseurs détruisent le centre de la capitale, ou que des écervelés ne s'attaquent aux bâtiments publics, mais il devra veiller à tout prix à ce que l'encadrement policier ne donne pas dans la répression sanglante qui contribuerait à fissurer encore plus la société géorgienne, détruirait le peu de crédibilité dont jouit encore Saakachvili en Occident et provoquerait en Russie des appels pressants à la Douma en faveur d'une intervention militaire pour sauver la paix civile en Géorgie.

Le président Saakachvili, qui reçoit désormais dans son nouveau palais présidentiel construit par ses soins sur une colline dominant le centre historique de Tbilissi, fait preuve d'un sang-froid et d'une lucidité sur la situation de son pays et sur sa propre fragilité qui étonnent. Aucun sujet ne semble tabou avec cet homme éduqué en Occident et qui adore débattre et défendre ses positions, y compris les plus indéfendables. Pourtant le jeune président flamboyant se retrouve bien seul. Les Européens, prêts à admettre qu'il a répondu, en août 2008, à une série de provocations, lui en veulent profondément d'avoir rajouté, par la guerre de l'année dernière, un problème insoluble à la liste déjà fort longue des questions qui empoisonnent les relations entre Bruxelles et Moscou. Les Américains considèrent que ses propos à l'emporte-pièce et la piètre préparation de l'opération militaire du mois d'août font désormais de M. Saakachvili, plus un problème qu'une solution aux conflits du Caucase. Quant aux Russes, ils ont déclaré le président géorgien "un cadavre politique" et ne rouvriront pas de relations diplomatiques directes avec Tbilissi tant que Saakachvili sera au pouvoir, se contentant à ce stade de voir leurs intérêts sur place représentés par l'ambassade de Suisse.

Le pire ennemi du président Saakachvili est probablement M. Saakachvili lui-même… Ses meilleurs cadres le quittent et les partenaires de la Géorgie ne cessent de s'étonner face à la valse constante des ministres. A peine les interlocuteurs étrangers ont-ils lié des relations plus personnelles avec l'un ou l'autre ministre que ce dernier est déplacé ou limogé par le chef de l'Etat. Le président a donc créé le vide autour de lui et bien que, depuis Corneille et la fameuse réplique du Cid, tout le monde veuille bien admettre "qu'à âme bien née, la valeur n'attend pas le nombre des années", la jeunesse du cabinet géorgien fait beaucoup jaser dans les chaumières et rire dans les forums internationaux.

Monsieur Saakachvili peut encore compter sur la faiblesse et les divisions de son opposition pour se maintenir au pouvoir. La population géorgienne, sans illusion, lui reconnaît deux succès importants qui ont eu un impact direct sur la qualité de la vie: la suppression presque totale de la corruption policière et un certain renouveau de l'économie, particulièrement des petites et moyennes entreprises, débarrassées du poids que faisaient peser sur elles les rackets de tous ordres, plus particulièrement des policiers véreux. L'opposition obtiendra-t-elle que cette population désillusionnée mais pas foncièrement mécontente se mobilise pour provoquer la chute du président Saakachvili? On peut en douter. Son projet de gouvernement reste trop flou et ses leaders trop divisés. La Russie profiterait-elle d'un chaos civique à Tbilissi pour y intervenir militairement? De son nouveau palais présidentiel, le président Saakachvili jouit d'une vue directe sur Akhalgori, et le déploiement des troupes russes en Ossétie du Sud. Il ne peut donc exclure une telle possibilité. Mais à Moscou on vous assure que la Russie "a atteint tous ses objectifs dans la région" et cet argument sonne juste. Les troupes russes campent à 15 kilomètres de la capitale géorgienne et à 3 kilomètres de deux des axes routiers les plus importants du pays. Sur le plan strictement militaire, les Russes peuvent en effet couper la Géorgie en trois par quelques mouvements de blindés et couper Tbilissi du reste du pays à leur guise. Mais une nouvelle aventure de ce type, en pleine crise financière, leur coûterait beaucoup plus cher sur la scène internationale de 2009 que leur action militaire et politique de l'an dernier…

L'opposition n'a donc aucun intérêt à ce que la manifestation du 9 avril ne dégénère, le président Saakachvili n'a aucun intérêt à devoir y utiliser la manière forte, la Russie a atteint tous ses objectifs dans la région, on pourrait donc s'attendre à un printemps calme dans le Sud-Caucase, cette année. Hélas, les passions ont souvent raison de la raison dans cette région du monde, et il est essentiel que les puissances extérieures continuent à exercer le maximum de pressions sur les différentes parties de manière à rendre les erreurs d'estimations des uns ou des autres le plus improbable possible.

Alain Délétroz est le vice-président de l'International Crisis Group.

Le Temps

 
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