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La nationalisation du gaz est l'enjeu d'une campagne électorale tendue en Bolivie

Alain Delétroz, Le Temps  |   15 Dec 2005

Le débat sur la nationalisation du secteur des hydrocarbures en Bolivie fait rage à quelques jours de l'élection présidentielle, mais la question a des incidences internationales, avec le Venezuela, le Chili et surtout le Brésil.

Dans sa cathédrale de Santa Cruz de la Sierra, le cardinal Julio Terrazas commente l'Evangile en ce deuxième dimanche du temps de l'Avent, face à une foule qui déborde jusque sur le parvis. Sa voix, retransmise comme chaque dimanche dans tout le pays par les chaînes nationales, semble être la seule qui soit encore capable de rassembler. Les Boliviens sont désormais profondément divisés le long d'une ligne explosive qui recouvre une réalité ethnique, économique et géographique.

Le premier cardinal de l'histoire de ce pays met en garde les candidats à la présidence contre «les promesses mensongères» alors que le pays «a tant besoin de vérité». Il dénonce «ceux qui nous parlent de pain, alors que le pain n'existe que sur leur table» et il s'attaque, dans cette ville riche et prospère, «au scandale de ces vitrines qui se remplissent à l'approche de Noël, alors que nous avons des millions de pauvres et de sans-emploi dans notre pays.»

Ces mots ne sauraient toucher plus juste en cette période de campagne électorale surchauffée, mais médiocre. La fracture entre une Bolivie andine, pauvre, aride, peuplée en majorité de Quechuas et d'Aymaras, et la partie orientale, tropicale, dynamique, riche en hydrocarbures se reflète dans les candidats à l'élection présidentielle de dimanche prochain, le 18 décembre. Face à la gauche menée par l'Aymara Evo Morales, leader du syndicat des producteurs de coca du Chaparé, le chef de file de la droite Tuto Quiroga a été vice-président du vieux dictateur Banzer, lors de la réélection démocratique de ce dernier en 1997, puis accéda à la présidence de la République lors de la mort du général en 2000. Face à l'Aymara aux cheveux noirs et aux traits burinés par le soleil dont le discours se nourrit profondément de la réalité de pauvreté vécue par sa famille, le blanc aux traits européens tient un langage de technocrate. Pour ce pays multiethnique, la résurgence d'injures à la limite du racisme des deux côtés du champ politique non seulement peut aboutir à attiser la haine entre les «pauvres» des hauts plateaux et les «riches» des basses terres. Elle empêche surtout un vrai débat sur les défis qui attendent le nouveau gouvernement: réduction de la pauvreté et création d'emplois, exploitation équitable des énormes gisements de gaz de Santa Cruz et Tarija.

Le dossier de l'exploitation du gaz a déjà provoqué la chute de deux présidents de la république. En 2003, après que Sanchez de Losada eût signé un accord permettant l'exportation du gaz bolivien par le Chili, les Aymaras de la ville d'El Alto, au-dessus de La Paz, bloquèrent pendant plus d'une semaine tous les accès à la capitale. La confrontation violente avec les forces de l'ordre se solde par plusieurs dizaines de morts. Sanchez de Losada dut quitter le pays à l'improviste. Son vice-président Carlos Mesa prit alors la tête de l'Etat, mais fut finalement aussi contraint à la démission en juin dernier sous la pression de la rue. Le leader des producteurs de coca Evo Morales et son Mouvement Au Socialisme (MAS) avaient en effet à nouveau bloqué La Paz ainsi que les grands axes du pays.

Tout au long de l'histoire de la Bolivie, la découverte de gisements miniers s'est traduite par une exploitation sans vergogne des indigènes et par une plus grande pauvreté. C'est par dizaines de milliers que Quechuas et Aymaras furent sacrifiés à l'exploitation des mines d'argent de Potosi durant l'époque coloniale. L'exploitation de l'étain à la fin du XXe siècle laissa derrière elle quelques fortunes privées colossales dont celle du tristement célèbre Simón Patiño, et une population de mineurs malades et misérables. Ajoutons à cela le souvenir traumatisant et toujours vif de la perte de la côte pacifique contre le Chili, lors de la guerre de 1879, et il devient aisé de comprendre pourquoi les habitants des hauts plateaux boliviens ont une réticence certaine à permettre l'exploitation de leur sous-sol et surtout d'en faire bénéficier le Chili.

Aujourd'hui, les réserves de gaz ne gisent pas dans les Andes, mais dans cet orient bolivien dynamique où les gens acceptent de plus en plus mal de voir «ceux qui manifestent à La Paz, nous dicter nos lois». Pour le président du Comité Civique Pro Santa Cruz, il est absurde que la nouvelle loi sur les hydrocarbures interdise de vendre du gaz au Chili, sous prétexte que ce pays devrait d'abord restituer à la Bolivie un accès souverain à la mer. «Cela place le Brésil et l'Argentine dans une situation très avantageuse et ne nous donne pas vraiment de marge de manœuvre pour négocier les prix avec les Brésiliens.»

Pour Santa Cruz et Tarija l'appartenance à un Etat qui empêche ces deux régions d'exploiter leurs ressources naturelles devient de plus en plus problématique, d'autant que l'un des thèmes centraux de la campagne électorale est celui de la nationalisation des hydrocarbures. L'Etat bolivien serait-il capable de gérer un secteur si demandeur en personnel hautement qualifié? On peut en douter... C'est pourtant le grand thème de la campagne électorale: nationaliser le gaz pour rendre aux Boliviens ce qui leur appartient!

Evo Morales, poussé par sa base, tient ce discours, mais évite de définir avec exactitude les contours d'une telle politique. Tuto Quiroga, pragmatique, l'a défié plusieurs fois à en débattre à la télévision, ce que le candidat du MAS refuse. Toute privatisation imposée de La Paz provoquerait de vives réactions dans toutes les régions gazifières qui recevraient probablement un soutien solide des voisins brésiliens et argentins. La ville de São Paulo, poumon de l'économie brésilienne, est, en effet, approvisionnée à plus de 75% en gaz bolivien, et la compagnie Petrobras est le plus gros investisseur étranger. Il est donc évident qu'une crise du secteur des hydrocarbures en Bolivie pourrait se transformer rapidement en problème majeur pour tout gouvernement en poste à Brasilia.

Aucun des candidats ne pourra ignorer le Brésil. Si Morales est élu, il pourrait toutefois être tenté par la révolution «bolivarienne» de son ami le président vénézuélien Hugo Chávez. Ce dernier a les moyens de racheter une partie de la dette bolivienne et de soutenir une politique de nationalisation pure et dure. Mais voudra-t-il affronter son grand voisin brésilien, lui aussi gouverné par un président de gauche? Quoi qu'il en soit, le nouveau président bolivien devra compter avec une mobilisation de la ville de El Alto s'il ne nationalise pas le gaz. Pour plusieurs dirigeants de quartiers rencontrés dans cette périphérie pauvre de la capitale, même Evo Morales ne bénéficiera pas de leur confiance aveugle: «C'est un indigène comme nous. S'il gagne nous aurons donc un peu le sentiment d'être à la présidence. Mais nous donnons à Evo quatre mois pour nationaliser le gaz et produire de la richesse ici, sans quoi nous le mettrons dehors comme les autres avant lui...»

L'avenir paraît donc bien sombre pour ce pays assis sur un trésor. Les disputes intestines sur la manière de l'exploiter et d'en faire bénéficier les Boliviens, dont la majorité reste si pauvre, annoncent une descente vers une spirale d'affrontements sans fin dont l'issue pourrait être une désintégration de la Bolivie. Sera-t-il donné au cardinal Terrazas, du haut de sa chaire dominicale, d'être la voix de la sagesse qui parvienne à éviter l'éclatement à ce pays de montagne, déchiré sur ses richesses naturelles?

Alain Délétroz est Vice-président de l'International Crisis Group.

 
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