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Elections au Pérou: un coup de frein à l'immixtion vénézuélienne

Alain Délétroz, Le Temps  |   8 Jun 2006

La victoire d'Alan Garcia Pérez est une conséquence des enjeux géopolitiques régionaux, même si elle a de quoi inquiéter les Péruviens, tant sa gestion lors de son premier mandat présidentiel il y a quinze ans a été désastreuse.

Après les Colombiens le 28 mai, ce sont les Péruviens qui, ce dimanche, ont choisi la continuité en élisant à la présidence de la république Alan Garcia Pérez. Mais le parallèle entre les deux pays andins s'arrête là. Si Uribe représente pour les Colombiens un certain nombre d'acquis sur le plan de la sécurité, Garcia fut, pour les Péruviens, le choix du réalisme malgré la gestion désastreuse de son premier passage à la tête du Pérou entre 1985 et 1990.

Lorsqu'il quittait la présidence en début 1991, Alan Garcia laissait derrière lui une inflation galopante, un pays saigné par la «sale guerre» contre la guérilla du Sentier Lumineux, des institutions étatiques exsangues et plus discréditées que jamais. Les révolutionnaires maoïstes du Sentier Lumineux faisaient régner la terreur et la réponse de l'Etat à la violence révolutionnaire consista à privilégier la brutalité nue plutôt que d'adopter une stratégie bien pensée.

Les communautés indigènes, déjà isolées et appauvries, devaient s'attendre, après toute visite d'une colonne sanguinaire du Sentier Lumineux, à une attaque de l'armée. Les méthodes musclées des militaires aboutissaient à créer au sein des populations andines un ressentiment profond qui permettait au mouvement maoïste, pourtant si peu populaire, de réussir tout de même à recruter parmi une jeunesse désabusée.

Après les années de plomb de l'époque Garcia, le Pérou élisait à la présidence de la République un professeur d'agronomie d'origine japonaise: Alberto Fujimori, qui régna dix ans sans partage. Au milieu d'une corruption généralisée où les votes au parlement étaient achetés par son éminence de l'ombre Vladimiro Montesinos, Fujimori réussit toutefois à détruire les hordes maoïstes et à redresser l'économie. Il dut quitter le pouvoir sous la pression de la rue en 2000.

Après six mois d'un gouvernement de transition, Alejandro Toledo était élu président en 2001. Indien Quechua issu d'un milieu très humble, Toledo fut bien le premier indigène à accéder à la présidence d'un pays latino-américain, contrairement à ce que certains médias vénézuéliens et boliviens ont affirmé en décembre dernier, lors de l'élection d'Evo Morales en Bolivie.

Toledo allait toutefois beaucoup décevoir: son style de gouvernement brouillon, sa difficulté à appuyer ses ministres les meilleurs et son manque de vision ont rapidement amené sa cote de popularité au-dessous des 7% d'approbation. D'aucuns plaisantaient alors sur la situation unique du Pérou en Amérique du Sud, le seul pays de la région où le taux de croissance était plus élevé que le taux de soutien au président...

C'est dans cette ambiance délétère qu'apparut dans le paysage politique péruvien un personnage nouveau, aux accents nationalistes teintés de socialisme: Ollanta Humala. Sa formation appelée Union pour le Pérou (UPP) préconisait un changement radical dans l'organisation économique du pays ainsi que la récupération des terres perdues contre le Chili durant la guerre de 1875. Reçu en grande pompe par Hugo Chavez à Caracas, Ollanta Humala a essayé, durant la campagne, de se profiler comme une nouvelle pièce dans le grand jeu que le Venezuela a déclenché en Amérique du Sud et qui revêt, selon les latitudes et les circonstances, les couleurs écarlates du socialisme ou celles de l'arc-en-ciel indigéniste.

Les immixtions d'Hugo Chavez dans la campagne électorale péruvienne ont été particulièrement mal reçues au Pérou et provoquèrent une levée de boucliers générale dans tous les camps politiques. Dans une région du monde où les accusations d'intromission lors de scrutins n'étaient dirigées habituellement qu'aux seuls Etats-Unis, après les élections boliviennes de décembre 2005, les Péruviens découvraient une nouvelle situation géopolitique à travers les commentaires hebdomadaires des présidents vénézuéliens et boliviens sur leurs propres candidats. Le ton de Chavez contribua à ternir l'image de son allié local: Ollanta Humala a dû se résoudre à exiger de son mentor plus de discrétion.

Le président bolivien Evo Morales avait, lui, évité d'injurier la classe politique péruvienne, mais ne s'était pas privé de démontrer publiquement ses préférences pour le candidat de l'UPP. Il devra maintenant traiter avec un voisin qui risque de ne pas être prompt à oublier les affronts subis. La petite Bolivie dont la capitale est adossée à la frontière péruvienne aura tout intérêt à renouer rapidement avec Alan Garcia.

La politique régionale d'Hugo Chavez aurait-elle rencontré au Pérou ses limites? Tout porte à le croire. Dans un pays meurtri par une guerre civile, il est difficile de présenter comme un grand indigéniste profondément pénétré du désir d'établir plus de justice sociale un ex-militaire, accusé par certains d'abus de droits l'homme dans le camp dont il était le commandant durant les années de guerre sale. Ollanta Humala tenta un coup d'Etat contre le président Fujimori en 2000 ce qui permit, entre autres, à Vladimiro Montesinos, l'éminence grise de Fujimori, de fuir vers le Venezuela. Par ailleurs, après le fiasco politique d'Alejandro Toledo, il était presque comique pour les Péruviens d'entendre Hugo Chavez et Evo Moramettre en avant le côté indigène d'Ollanta Humala. Le Pérou avait déjà voté sur ce critère et en était revenu.

Le retour de Garcia n'augure pourtant rien de bon. Pour qui a vécu dans les Andes péruviennes durant son premier mandat, les souvenirs sont trop amers pour oser croire que l'homme se serait assagi et gouvernera cette fois avec plus de rigueur et moins de corruption. Malgré ses actes de contrition publics sur sa mauvaise gestion passée, Garcia et son parti auront beaucoup à démontrer durant les mois à venir pour se faire pardonner.

Peut-être la seule bonne nouvelle de cette élection réside plus dans son impact géopolitique régional que pour le Pérou lui-même. Les Péruviens ont eu le mérite de marquer clairement par les urnes leur profonde susceptibilité face aux intromissions étrangères dans leur processus électoral. Même si, avec plus de 47% des suffrages, Ollanta Humala a construit une force politique avec laquelle le nouveau gouvernement péruvien devra compter, un coup aura été porté dimanche à la tentation vénézuélienne de s'approprier à coups de pétrodollars les scrutins d'Amérique latine.

 
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