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Hugo Chavez ou la fuite en avant d'un caudillo typiquement sud-américain

Alain Deletroz, Le Temps  |   9 Mar 2007

Le président vénézuélien met peu à peu en place tous les éléments institutionnels d'un gouvernement personnel appuyé par des masses en constante émulation pour soutenir leur leader et par une armée instrumentalisée.

Depuis la réélection d'Hugo Chavez à la tête de la République du Venezuela en décembre dernier, les réformes vont bon train. Le flamboyant président vénézuélien a obtenu, d'un parlement dont les 165 sièges sont occupés exclusivement par des membres de sa formation, l'autorisation de gouverner par décrets pour les dix-huit prochains mois. Lorsqu'il fut doté des mêmes pouvoirs en 2001, le président signa 49 décrets qui provoquèrent une crise profonde et le coup d'Etat manqué contre lui en 2002. Ce retour à une concentration du pouvoir dans les mains présidentielles augure donc mal d'un avenir ouvert et démocratique pour les Vénézuéliens. Hugo Chavez serait-il en train de pousser son régime au-delà de ce point de non-retour qui caractérise les dictatures?

La victoire électorale confortable du 3 décembre 2006 (63% des suffrages en faveur de Chavez) donne certainement à l'homme fort du Venezuela une incontestable légitimité démocratique. Toutefois, si le scrutin même s'est déroulé de façon transparente, Hugo Chavez a occupé vingt fois plus de temps d'antenne à la télévision et à la radio que son adversaire, un doute insidieux était semé dans la tête des électeurs sur la confidentialité du vote, et les éléments les plus radicalisés promettaient qu'ils défendraient, le cas échéant, la révolution par les armes...

Depuis les élections, Chavez affirme qu'il est temps d'accélérer les réformes et de mettre en place le «socialisme du XXIe siècle». Lorsque l'épiscopat vénézuélien demanda au président d'éclaircir le contenu d'un concept aussi vague, il s'est vu renvoyé par Chavez à ses études bibliques, afin qu'il y découvre le caractère historiquement socialiste de Jésus... Malgré le flou qui le caractérise, le socialisme du XXIe siècle semble pour le moins impliquer une série de nationalisations et une mise au pas des médias et des ONG. Au début du mois, Chavez annonçait que l'Etat allait devenir actionnaire principal dans toutes les activités pétrolières du bassin de l'Orinoco ainsi que dans le secteur des télécommunications et de l'électricité. S'apprête-t-il pour autant à transformer le Venezuela en une espèce de Cuba continentale, comme le craignent certains analystes? On n'en est pas encore là et les libertés fondamentales sont encore garanties dans un pays où il n'y a pas de prisonniers politiques.

Pourtant, les espaces de liberté sont grignotés d'année en année et la perspective d'un Chavez dirigeant le pays par décrets pendant dix-huit mois n'a rien de réjouissant. Toutes les réformes de l'Etat mises en place à ce jour n'ont visé qu'une seule fin: lui garantir plus de pouvoir qu'il n'en avait avant les réformes. La Cour suprême compte désormais une vaste majorité de membres favorables au gouvernement, l'opposition n'est pas présente au parlement, et les médias les plus côtés sont condamnés à payer de telles amendes qu'ils se voient obligés de fermer.

Ces évolutions sont plus qu'inquiétantes. La politique sociale d'Hugo Chavez reste largement subventionnée par les prix élevés du baril de pétrole. Aucune des nombreuses «missions», quel qu'en soit leur mérite par ailleurs, ne s'appuie sur les réseaux étatiques des ministères existants. La plus connue, la mission «Barrio Adentro», apporte effectivement aux quartiers les plus pauvres un accès aux soins de proximité plus que nécessaire et bienvenu. Les médecins cubains qui occupent les centres de santé flambant neufs détestent parler aux étrangers, il est donc difficile de savoir ce qu'ils pensent vraiment de cette mission. Elle semble toutefois fonctionner de manière indépendante, en dehors des structures du Ministère de la santé, et reste donc à la merci d'une baisse des revenus pétroliers ou d'un changement d'humeur en haut lieu. Toutes les missions sont par ailleurs accompagnées d'un battage médiatique qui les présente comme un cadeau de Chavez à son peuple et non comme le résultat d'une politique financée par les deniers de l'Etat.

Sur le plan politique, on retrouve le même schéma: des structures très floues appelées «organisations bolivariennes», qui se réclament du président, assurent l'ordre dans différents quartiers des grandes villes sous la férule de «chefs de quartier» dont le seul crédit officiel consiste à soutenir le président. Ces chefs de quartier sont entourés de véritables milices armées, qui exhibent fièrement leurs armes et leurs ordinateurs portables dernier cri à partir desquels ils sont reliés aux quartiers voisins. Certains d'entre eux ne cachaient même pas au visiteur étranger, en décembre dernier, leur intention de «descendre défendre la révolution dans les rues» en cas de victoire de l'opposition.

Une partie des forces armées est également très fortement politisée et conçoit désormais sa mission non plus dans le strict cadre d'une défense de la patrie mais également comme un devoir de défense de la révolution. Ces éléments de l'armée se soumettraient-ils facilement à un autre président qu'Hugo Chavez? On peut en douter.

Bien que le Venezuela d'Hugo Chavez ne soit pas encore une dictature, il est affligeant de constater à quel point son gouvernement est désormais marqué par les éléments du «caudillisme» latino-américain traditionnel. Un chef militaire charismatique, appuyé par des masses en constante émulation pour soutenir leur leader, instrumentalise une partie de l'armée et arme des milices politiques à ses propres fins. Dans un pays où la criminalité ne cesse d'augmenter et dont plusieurs régions sont victimes d'un débordement du conflit colombien sur le territoire vénézuélien, les priorités semblent pour le moins mal choisies. Au lieu de renforcer les institutions de l'Etat, on les contourne et les détourne de leurs missions premières. L'éducation au socialisme ne va-t-elle pas devenir bientôt obligatoire dans les écoles et les universités, comme si les simples défis d'alphabétisation pour tous ne devaient pas plutôt mobiliser toutes les énergies de l'Etat?

Bien que le gouvernement d'Hugo Chavez soit tout en ombre et lumière, si ses tendances autocratiques se confirment, il sera de plus en plus difficile de croire que sous sa conduite le Venezuela puisse se transformer en un exemple de progrès et de bonne gouvernance dans la région.

Alain Délétroz est le Vice-président pour l'Europe d'International Crisis Group.

 
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