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Les élections ne devraient guère améliorer la situation en Irak

, Loulouwa Al-Rachid, Le Monde  |   31 Dec 2004

Décidément, les choses ont bien changé depuis que Bertolt Brecht remarquait perfidement qu'un gouvernement mécontent de son peuple n'avait qu'à le dissoudre et à en élire un autre.

Désormais, donner la parole au peuple fournirait réponse à tout.

Oubliés les dogmes sur l'importance qu'il y aurait à renforcer la société civile, transformer les relations sociales, inculquer les valeurs libérales avant d'en venir au vote, surtout dans les pays vierges de toute expérience démocratique.

De l'Afghanistan à l'Irak, sans oublier la Palestine, l'élection d'un nouveau gouvernement est devenue la panacée, l'objectif à atteindre à tout prix, la solution toute trouvée aux problèmes complexes de légitimité, de représentation, bref, de gouvernance.

C'est en Irak que l'opération électorale recèlerait la plus haute importance.

Prévue pour le 30 janvier 2005, celle-ci doit en principe permettre aux Etats-Unis d'amorcer leur retrait, qu'il soit réel ou factice.

Au président Bush d'annoncer "Mission accomplie", pour la seconde fois, soit dit en passant ; à la communauté internationale de s'impliquer plus franchement ; aux Irakiens, enfin, de résoudre pacifiquement leurs luttes pour le partage du pouvoir, de la représentation et des richesses. Pourtant, comme toutes les autres étapes de la transition irakienne, les élections risquent fort de provoquer des déceptions d'autant plus vives que les espoirs qui y sont placés sont immenses. Passons sur la probable marginalisation des électeurs arabo-sunnites, notamment ceux du "triangle sunnite" à l'ouest de Bagdad, dont on peut s'attendre à ce qu'ils soient privés de vote par défaut de sécurité. Car, même pour les chiites et les Kurdes, qui auraient tout à gagner d'une participation massive, le fossé sera sans doute profond entre le vote et les arrangements qui en découleront.

La finalité et les enjeux du scrutin, tout d'abord. Les élections prévues concernent l'Assemblée nationale (275 sièges), le Parlement kurde (renouvellement des 111 sièges de l'institution qui fonctionne depuis 1992) et les conseils de gouvernorats (Bagdad et les 17 autres gouvernorats). Trois scrutins en un, cela fait désordre et rajoute à la confusion de citoyens qui ne savent ni pour qui ils votent, ni pour quel mandat, ni pour quel programme. A l'échelle nationale, les élus auront pourtant la lourde tâche de définir le futur visage de l'Irak. La confusion des électeurs, l'absence de plates-formes politiques claires et la vraisemblable non-représentation des forces sunnites, islamistes et nationalistes ne manqueront pas d'entacher la légitimité de ces choix, hypothéquant ainsi la stabilisation escomptée. La prudence minimale n'eût-elle pas exigé que cela se fasse de façon plus réfléchie, moins précipitée plutôt que par attachement aveugle à un calendrier arbitraire sans lien avec les réalités du terrain ?

Le mode de scrutin ensuite. Pour l'Assemblée nationale, enjeu primordial, le système retenu est celui de la proportionnelle intégrale, avec une circonscription unique pour l'ensemble du pays et des listes électorales bloquées. Le système est simple, clair mais périlleux. D'abord, il ne permet pas le report des élections dans les régions à risque - défaut qui, on l'a vu, risque de coûter cher aux Arabes sunnites et, partant, au pays tout entier.

Plus fondamentalement, le scrutin de liste court le danger de donner l'impression que l'opération n'aura servi qu'à ratifier des choix faits auparavant et ailleurs, entre les états-majors des principaux partis politiques. Dans un contexte où ces partis, certains tout juste rentrés d'exil, n'ont guère eu le temps de développer des assises populaires, des modes internes de fonctionnement démocratique, ou même des programmes politiques, les électeurs seront-ils véritablement en mesure de faire un choix informé ? Opacité, transactions individuelles, avantage aux dirigeants naguère exilés : est-ce le meilleur moyen de gagner à la démocratie des citoyens dont l'expérience du rituel électoral se réduisait jusqu'à peu aux plébiscites baasistes ?

Mais il y a pire. En faisant du pays une circonscription unique au lieu de préserver les dix-huit gouvernorats, on a pris le risque d'étouffer le poids des régionalismes et autres sensibilités idéologiques si saillantes dans l'histoire contemporaine du pays. Pourtant, c'est à cette diversité - qui fait s'entremêler, selon les enjeux, solidarités primordiales (appartenance familiale, tribale, ethnique et confessionnelle) et modernes (identité de classe, clivage entre citadins et ruraux, affiliations partisanes) - que la société doit d'avoir évité jusqu'à présent le point de rupture en dépit de guerres, sanctions et violences à répétition. Ce sont ces liens enchevêtrés que l'Etat n'a jamais su contrôler ni réduire qui ont fourni à l'Irak ses modes de régulation sociale et politique.

La circonscription unique escamote la pluralité de ces micro-allégeances en faveur des solidarités les plus primordiales, ethnie et appartenance religieuse en tête. On ne votera point pour un projet de société ou pour un programme politique, mais pour défendre une appartenance identitaire et s'assurer ainsi des gains collectifs. Les leaders kurdes mettent en sourdine leurs rivalités historiques pour former une liste unique. Les chiites se rangent quasi unanimement sous l'abaya (manteau) du grand ayatollah Sistani, en dépit de leurs divergences évidentes - sur la laïcité ou l'islamisme - et au nom d'une fierté retrouvée et des intérêts de la collectivité.

Restent les sunnites arabes, fragmentés, dépourvus d'un leadership reconnu, crispés à l'idée d'être marginalisés et redoutant la loi du nombre annonciatrice de l'ascension chiite. Cette polarisation de la scène politique autour de l'élection comporte des ferments de discorde intercommunautaire et de fragmentation qu'on aura du mal à contenir dans un contexte régional tendu.

Les conditions d'éligibilité enfin. D'après la loi sur les partis et les critères retenus par la commission électorale, les candidats ne doivent ni s'être rendus coupables d'enrichissement illégal, ni avoir été membre influent du parti Baas, ni avoir de liens passés ou présents avec des milices armées. Louables intentions, mais avec comme candidats favoris Ahmad Chalabi (régulièrement accusé de corruption), Abdelaziz Al-Hakim (chef des Brigades Badr, une des principales milices) et Iyad Allawi (ancien baasiste), de quoi au juste parle-t-on ? D'ailleurs, ces exigences sont heureusement restées de pure forme. Autrement, on eut risqué de faire succéder au vide politique consécutif à la chute de Saddam Hussein un désert politique résultant de l'application des lois électorales. Ajoutons le besoin de verser 2,5 millions de dinars (1 600 dollars) pour être certifié comme candidat individuel ou 7,5 millions (4 800 dollars) pour une liste collective, exigence qui accroît paradoxalement parmi les candidats potentiels les chances de ceux dont les finances sont précisément suspectes ou qui ont, un jour ou l'autre, été proches de l'ancien régime.

Désireuse de répondre aux pressions américaines et réticente à s'engager plus librement, la communauté internationale, Europe en tête, s'est déclarée prête à appuyer les élections. C'est là, semble-t-il, un terrain relativement neutre et peu hasardeux. Mais que l'on ne se fasse guère d'illusions : en elles-mêmes, ces élections ne changeront pas grand-chose à la donne irakienne. A l'instar de toutes les phases précédentes de la transition, on fera, au mieux, du surplace.

Resteront toujours les incohérences profondes d'une occupation choisissant d'ignorer un nationalisme qui lui résiste et d'éveiller le sentiment communautaire qui, désormais, menace l'unité même du pays. Restera également le dilemme de la présence américaine, à la fois cause principale de la violence et unique frein à son extension généralisée. Après un scrutin qui figera les rapports de forces, exacerbera les communautarismes et ne réglera pas plus la question fondamentale des rapports entre l'Irak et les Etats-Unis que celle de la formulation d'un projet national respectueux du pluralisme identitaire, tout sera de nouveau à recommencer.

Robert Malley est directeur du programme Moyen-orient - Afrique du nord à l'International Crisis Group. Loulouwa Al-Rachid est chercheuse, spécialiste de l'Irak.