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Jordanie : des réformes qui piétinent

Sirine Rached, former Crisis Group fellow , Le Figaro  |   5 Jun 2012

Le rythme des manifestations s’est accéléré courant mai en Jordanie alors que le pays s’était initialement démarqué de ses voisins par la célérité de sa réponse au mécontentement populaire. Plus d’un an plus tard, trop peu de réformes annoncées ont vu le jour et la crise politique reste entière. L’enlisement de la crise économique et la guerre civile en Syrie sont des facteurs additionnels de déstabilisation qui rendent les réformes plus urgentes que jamais.

Bien que la révision de la Constitution en septembre dernier ait introduit une commission électorale indépendante ainsi qu’une Cour constitutionnelle, la Jordanie reste une monarchie exécutive avec un parlement faible et un gouvernement qui gère la chose publique mais ne gouverne pas. Les nouvelles lois portant sur les élections législatives et les partis politiques, pourtant mises en chantier par le roi au printemps 2011 à travers un comité de dialogue national, tardent à voir le jour ; les élections locales ne sont toujours pas au calendrier ; manifestants et journalistes continuent d’être poursuivis et emprisonnés lorsqu’ils critiquent le palais, tandis que l’impunité de l’appareil sécuritaire perdure malgré de multiples entraves aux libertés publiques et autant de promesses d’enquêtes de la part des autorités.

Alors que le pays connaît une contestation sociale et politique soutenue, depuis janvier 2011, l’accalmie récente a pris fin après la démission du Premier ministre Awn Khasawneh le 26 avril dernier. Il s’agit du quatrième changement de premier ministre en dix-huit mois. Toutefois, le départ de Khasawneh, ancien juge à la Cour internationale de justice à la Haye, diffère de celui de ses prédécesseurs, remplacés au sommet de leur impopularité. Khasawneh avait au contraire réussi à entamer des négociations avec l’opposition islamiste au sujet de la loi électorale, ce qui lui a valu les foudres des conservateurs.

En effet, la réforme électorale est la pierre angulaire du changement politique dans une Jordanie où les divisions entre citoyens d’origine transjordanienne et palestinienne servent les conservateurs au sein du régime. Les manifestations actuelles tirent leur importance de la participation des Transjordaniens, bastion du soutien à la monarchie. Si ces derniers sont d’abord mus par des griefs économiques, nombre d’entre eux sont maintenant convaincus qu’une gouvernance économique qui reflète et sert leurs intérêts passe par plus de démocratie – au risque de donner plus de poids au passage aux citoyens d’origine palestinienne, qui constituent la majorité démographique. En effet, les politiques d’austérité depuis la fin des années 1990 ont rompu le contrat social qui liait les Transjordaniens à la monarchie par l’accès à la rente publique, et ils souhaitent maintenant une renégociation : leur posture est donc fondamentalement réformiste, et non révolutionnaire.

Les Frères musulmans jordaniens, dont le bras politique (Front d’action islamique) est le seul véritable parti du pays, sont la principale force d’opposition dans la rue jordanienne, et sont également dans une optique réformiste. Car ils seraient aussi la première force au parlement si le mode de scrutin et le découpage électoral ne favorisaient pas les zones rurales où les dynamiques tribales et clientélistes l’emportent sur le vote idéologique, généralement islamiste.

Les Frères musulmans jordaniens sont aussi une des rares forces politiques qui parviennent à dépasser le clivage Transjordaniens-Palestiniens en réunissant des citoyens des deux communautés. Pourtant, certains nationalistes transjordaniens les accusent de préparer un État palestinien en Jordanie, et s’opposent donc à des réformes qui mèneraient à une monarchie parlementaire. Mais les Transjordaniens sont également bien représentés dans le mouvement réformiste, tandis que les islamistes semblent ouverts au compromis sur la loi électorale, comme le suggèrent leurs récents pourparlers avec le gouvernement Khasawneh. Autrement dit, un accord politique est à portée de main, si le régime accepte d’arbitrer les tensions entre les deux communautés plutôt que de les exploiter afin de retarder les réformes.

Toutefois, les thèmes économiques restent fortement mobilisateurs, et la crise économique s’enlise malgré les financements du Conseil de coopération du golfe (CCG) et des bailleurs internationaux. Les autorités se voient contraintes d’appliquer des mesures d’austérité pour accéder aux prêts du Fonds monétaire international, dont le retrait annoncé des subventions à l’électricité et au pétrole a déjà suscité de nombreuses manifestations. Simultanément, les ténors du CCG, tels que l’Arabie Saoudite et le Qatar, souhaiteraient voir des armes destinées aux rebelles syriens passer par la Jordanie, impliquant un risque pour la stabilité du royaume.

Analyste pour le Moyen-Orient l’Afrique du Nord à l’International Crisis Group.

Le Figaro

 
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