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L'Intuitif

, Le Monde  |   6 Nov 2004

Enfermé dans la Mouqata'a, surveillé, isolé et honni, Arafat aura paradoxalement passé ses dernières années dans un lieu qui lui était à la fois confortable et familier. Réceptions à la Maison Blanche, tapis rouges déroulés, négociations à Camp David : cela, au fond, constituait l'anomalie et l'exception. L'univers tel qu'il se le représentait était empli d'adversité, de combats, de batailles pour la survie. Sa priorité, depuis toujours, fut de consolider le mouvement national et sa position personnelle – objectifs qu'il ne distinguait guère d'ailleurs. Pour cela, il se posait davantage en créature qu'en créateur de la politique palestinienne, reflet plutôt que producteur du consensus national, et, surtout, seul capable de le décrypter. Intuitivement conscient des frontières politiques palestiniennes, il évitait toute action susceptible de mobiliser une majorité contre lui et n'agissait qu'assuré du soutien des forces politiques requises.

Pour un peuple sans Etat, souffrant de dislocation et d'émiettement, soumis aux agressions à répétition arabes autant qu'israéliennes, divisé entre organisations paramilitaires et partis politiques, c'était à son avis la condition indispensable à la survie.

De là découlent les innombrables incompréhensions dont il aura fait l'objet. Depuis Oslo, commentateurs américains et israéliens auront tout affirmé et son contraire : qu'il a fait un choix stratégique en faveur de la paix en 1993, mais aussi qu'il aurait nié le droit à l'existence d'un Etat juif en 2000. Qu'il ne fléchit qu'isolé et sous pression, mais aussi qu'isolé et sous pression il recourt systématiquement à la violence. Qu'il a été mis sur la touche, mais aussi qu'il dirigeait de main de maître la partie. Que lui seul pouvait faire accepter un plan de paix à son peuple, mais aussi qu'il en était le principal obstacle. Que son départ amènerait au pouvoir une génération de chefs pragmatiques, mais aussi qu'il conduirait au chaos et à l'anarchie.

La clé pour comprendre Arafat, si tant est que l'on puisse le faire, est de saisir ce besoin d'être à tout instant en harmonie avec son peuple, cette crainte innée d'être perçu comme un "Karzaï palestinien", imposé de l'extérieur et fort de son seul soutien. Négocier avec Arafat, épreuve pénible, frustrante, souvent exaspérante, c'était négocier, consciemment ou non, avec tout cet arrière-plan, son rejet ou son approbation d'une proposition reflétant souvent davantage sa perception des rapports de forces avec Israël et entre Palestiniens que son appréciation de son contenu. Saura-t-on un jour s'il a réellement "lu" les accords d'Oslo, ceux de Wye River, ou même les idées de Clinton ? Il marchait à l'intuition, acceptant un jour ce qu'il repoussait un autre, prêt aux compromis historiques comme aux affrontements homériques si son flair – qui mieux que tout autre reniflait le consensus et l'équilibre palestiniens – le lui indiquait.

Ceux qui estiment, y compris parmi mes anciens collègues américains du "peace team", qu'Arafat a rejeté les idées de Clinton en décembre 2000 par refus de faire la paix avec Israël sont, je le crois, victimes d'une coûteuse méprise. D'autres raisons, la poursuite de l'Intifada, la colère palestinienne, bien plus facile à exploiter qu'à apaiser, l'absence de pressions arabes ou palestiniennes en faveur des propositions américaines, la fin du mandat de Clinton et celle, annoncée, de Barak, ainsi que l'espoir d'arracher de nouvelles concessions l'y ont poussé. Le statu quo offrait d'apparents avantages, signer un accord présentait des risques évidents. Comme toujours, il s'est fié à son intuition politique – à tort, hélas. Mais de là à penser qu'il a agi ainsi par refus délibéré et calculé d'un Etat juif, c'est se méprendre sur sa façon d'agir et de penser et faire abstraction de tout ce qu'il a entrepris depuis au moins 1988.

Rapports ambigus avec la négociation, rapports équivoques avec la violence aussi. Bien avant la plupart de ses collègues, Arafat s'est converti à la nécessité d'une issue diplomatique au conflit ; à la différence de nombre d'entre eux, il a maintenu jusqu'au bout la conviction que la violence, parfois, était le meilleur moyen de l'obtenir. Il n'y voyait, du reste, aucune contradiction : lutte armée et diplomatie furent deux instruments qu'il alternait selon les circonstances.

Ma dernière rencontre avec Arafat remonte au mois de septembre. De ce bâtiment délabré, ombre de ce qu'il fut naguère, se dégageait néanmoins cet arôme de pouvoir, odeur qui y fut toujours. L'écart entre les deux résumait bien l'état des choses : écrasement physique du peuple palestinien, réoccupation militaire quasi totale de ses terres, isolement international accru, d'une part ; détermination, opiniâtreté et survie du raïs, de l'autre. Une entité nationale à genoux et aux abois ; un mouvement national debout et aguerri. Ces deux facettes devront faire partie, bien sûr, du bilan que l'on tracera de l'ère Arafat qui s'achève. Arafat prenait plaisir à s'imaginer père de la nation palestinienne. Ses successeurs devront agir promptement pour éviter que l'orphelin ne succombe à son décès.

robert malley, ancien conseiller spécial du président clinton pour les affaires israélo-arabes (1998-2001), est directeur du programme moyen-orient de l'international crisis group.