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Que l'Europe se ressaisisse et vienne en aide aux Nord-Africains

Alain Delétroz, Le Temps  |   8 Mar 2011

Tandis que le sang continue de couler en Libye, où le régime n’hésite
pas à utiliser l’aviation contre son peuple, l’ampleur de ce qui se
passe en Afrique du Nord depuis quelques semaines laisse l’Europe
désemparée. Il est vrai que personne n’avait vu venir le
bouleversement géostratégique qui s’y dessine. Se berçant d’illusions
sur l’incapacité de ces peuples à prendre leurs destins en main, sur
la nécessité d’un leadership fort pour assurer leur développement, les
pays occidentaux ont tout accepté de ces potentats d’un autre âge, des
frasques des fils Kadhafi aux réceptions soignées dans la plupart de
nos palais gouvernementaux.

Les Tunisiens ont lancé en novembre un mouvement qui allait embraser
l’ensemble du monde arabe et musulman, las de vivre sous des régimes
liberticides et cleptocratiques. Un peu comme les succès des
manifestants en Pologne et en Allemagne de l’Est à la fin des années
80 eurent un effet presque immédiat sur leurs voisins qui prirent
conscience que la liberté était, pour eux aussi, au bout de la rue,
les Egyptiens, les Yéménites, les Libyens se mirent à réclamer
justice.

Mais la comparaison avec la fin des années 80 et la chute des régimes
de l’Est s’arrête là. Bien qu’attrayante, elle revêt, en effet, des
limites évidentes: à l’Est, tous les régimes se ressemblaient et
étaient sous la coupe d’une Union soviétique qui avait transformé les
gouvernants d’Europe centrale en simples préfets de Moscou, ne
disposant d’aucune marge de manœuvre, ni en politique intérieure et
encore moins extérieure. Le jour où Mikhaïl Gorbatchev annonça à Erich
Honnecker à Berlin-Est qu’aucun soldat soviétique ne risquerait sa vie
pour sauver son régime, la fin du communisme scientifique avait sonné
en Europe.

Le monde arabe est autrement plus complexe et les régimes qui le
dirigent autrement plus diversifiés. Kadhafi fait la démonstration
qu’il détient encore suffisamment de leviers de commande dans les
ministères forts pour faire payer très très cher à la Libye la fin de
son régime, alors que la Tunisie et l’Egypte se sont débarrassées de
leurs présidents par des processus beaucoup moins douloureux.
Toutefois, ni au Caire ni à Tunis les jeux ne sont faits: le degré de
confiance des populations dans ces deux gouvernements de transition
reste extrêmement bas. Le soulèvement populaire égyptien a certes
abouti à chasser Moubarak du pouvoir, mais, n’oublions pas qu’il s’est
soldé par un coup d’Etat militaire. La capacité des militaires à tenir
leurs promesses décidera probablement du niveau de stabilité que
connaîtra ce grand pays dans les prochains mois.

La réaction de l’Europe aux révolutions sur ses frontières
méditerranéennes a été particulièrement décevante. Le discours
politique s’est immédiatement rendu coupable d’une frilosité
étonnante. Les références enthousiastes et récurrentes aux «vents de
liberté» qui soufflaient sur l’Europe centrale à la fin des années 80
se sont évaporées en 2011. Les prises de position publiques de Nicolas
Sarkozy, Angela Merkel ou Franco Frattini soulignent à ce point la
crainte de «vagues migratoires» vers le nord qu’on en arriverait
presque à croire que l’Europe regrette le réveil démocratique du monde
arabe. Des scandales français autour des liaisons dangereuses de ses
ministres dans la région, en passant par la panique italienne devant
la débâcle de Kadha­fi en Libye, l’Europe renvoie une image de son
désarroi, et des difficultés qu’elle éprouve à retrouver les mêmes
accents enthousiastes de liberté qu’elle savait encore entonner il y a
vingt ans. Plus que la chance que représenterait pour l’Europe une
démocratisation de l’Afrique du Nord, c’est la peur de l’inconnu qui
semble prendre le dessus. Les humiliations que les frasques des fils
Kadhafi ont infligées à l’Italie, la France, la Grande-Bretagne ou à
la Suisse devraient pourtant suffire à saluer le courage des Libyens
en révolte par un autre débat que celui sur l’immigration…

L’Europe a été lente également à prendre la mesure de la catastrophe
humanitaire qui se tramait sur la frontière tunisienne. Il aura fallu
plus d’une semaine pour que les milliers de travailleurs émigrés
africains en Libye bénéficient, eux aussi, des services d’évacuation
proposés aux Occidentaux ou aux Chinois. Ce n’est pourtant pas vers
l’Europe qu’ils se précipitent: ils veulent simplement rentrer chez
eux, vers l’Egypte, le Burkina Faso ou le Soudan. Ce drame se déroule
maintenant, hors des zones de combats, et il est essentiel que tous
les pays européens, membres ou non de l’UE, se mobilisent pour
permettre un rapatriement rapide de ces personnes avant qu’une
catastrophe humanitaire ne vienne s’ajouter à la longue liste des
défis auxquels est exposée la Tunisie d’après Ben Ali. Le déblocage de
30 millions d’euros par Kristalina Georgieva, la très énergique
commissaire à l’Action humanitaire ainsi que l’envoi par la France
d’un Mistral au large de la Tunisie et de plusieurs avions qui ont
commencé une navette vers l’Egypte sont des mesures d’urgence
essentielles. Les Nord-Africains apprécieront de voir une Europe se
ressaisir et réagir.

Les bouleversements en Afrique du Nord ouvrent une période, certes, de
grandes incertitudes. Ils représentent pourtant avant tout une chance
inouïe non seulement pour les peuples concernés, mais également pour
les voisins de la région, dont l’Europe. Il serait temps que les
Européens se prennent à rêver d’un espace méditerranéen démocratique,
et mettent autant de moyens dans la réalisation de ce rêve, qu’ils
l’ont fait pour l’Europe centrale. Le monde s’en trouvera autrement
plus stable qu’il ne l’était sous la férule des potentats déchus.

Alain Délétroz est le vice-président (Europe) de International Crisis Group à Bruxelles.

Le Temps

 
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