L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad
N’Djamena/Nairobi/Bruxelles |
21 oct. 2011
La chute, suivie de la mort le 20 octobre 2011 à Syrte, de Mouammar Kadhafi après un long règne est porteuse d’une promesse de transition démocratique en Libye. Cependant, elle place aussi ses voisins face à de potentiels nouveaux problèmes qui pourraient menacer la stabilité régionale.
L’Afrique sans Kadhafi : le cas du Tchad , le dernier rapport d’International Crisis Group met en garde contre ces potentiels problèmes créés par les bouleversements qui ont précédé la chute puis la mort de Kadhafi: reflux migratoire, attaques plus ou moins racistes contre les ressortissants des pays d’Afrique subsaharienne, possible résurgence de l’islamisme et prolifération de combattants et d’armes. Les relations tchado-libyennes se présentent désormais davantage sous la forme d’interrogations plutôt que sous la forme de la continuité. Les nouveaux maîtres de Tripoli et le pouvoir de N’Djamena pourront-ils rapidement rétablir la confiance et aplanir les crispations nées des huit mois de crise ? Quelles conséquences aura l’évolution de la volatile région du Sud de la Libye sur ces relations ? Quelle sera la politique de la nouvelle Libye vis-à-vis de l’équation tchado-soudanaise et, plus globalement, étant donnée l’influence qu’avait Kadhafi, quelle sera sa politique africaine ?
« Percevant Kadhafi comme indispensable à sa propre politique régionale, le président Déby a mis longtemps à envisager l’hypothèse de sa chute après le déclenchement de l’insurrection libyenne et à en tirer les conséquences », déclare Saad Adoum, analyste senior du projet Afrique centrale. « L’histoire récente a enseigné au chef de l’Etat tchadien qu’il est stratégiquement périlleux pour N’Djamena d’avoir des rapports hostiles avec les nouvelles autorités libyennes qui pourraient conduire à la déstabilisation de la partie septentrionale du Tchad. »
Au début de ses 42 ans de règne, Kadhafi a été un acteur déstabilisateur dans les affaires de son voisin, avant de contribuer ces dernières années aux nombreuses médiations intertchadiennes. Lors du déclenchement de la crise libyenne, les accusations du Tchad sur une collusion des insurgés libyens avec des islamistes étaient une forme de soutien politique à Kadhafi. Bien que N’Djamena ait démenti tout soutien militaire à Tripoli, la présence de ressortissants tchadiens parmi les forces loyalistes à Kadhafi a ruiné la crédibilité de ces accusations et accru les suspicions contre le Tchad. Ses ressortissants en Libye ont été assimilés à des mercenaires dans les zones conquises par les insurgés alors même que la grande majorité d’entre eux sont de simples travailleurs immigrés.
Au fur et à mesure de l’infléchissement des rapports de forces induit par l’entrée en jeu de l’Otan, le pouvoir tchadien a adopté une attitude politiquement et stratégiquement plus prudente. Le soutien politique initial à Kadhafi a peu à peu fait place à un appel à la négociation, puis à de premiers contacts avec le Conseil national de la transition (CNT). Malgré le rapprochement amorcé avec le CNT, concrétisé par sa reconnaissance diplomatique et une rencontre entre Idriss Déby et Moustafa Abdel Jalil (le chef du CNT), de nombreuses incertitudes entourent le futur des relations tchado-libyennes.
Si le Tchad est conscient de l’importance économique et sécuritaire des relations avec la Libye, il est également légitimement préoccupé par le sort de ses ressortissants. Les nouveaux dirigeants libyens et le président Déby devront surmonter les crispations diplomatiques survenues durant la crise et prendre des mesures pour la poursuite de la coopération et des échanges économiques ainsi que la protection réciproque de leurs ressortissants.
« En raison de la durée de son règne ainsi que des politiques d’influence et de patronage qu’il a menées, l’ombre de Kadhafi continuera de planer pendant longtemps sur la Libye et ses voisins », affirme Thierry Vircoulon, directeur du projet Afrique centrale. « S’il est hâtif d’affirmer que ces bouleversements se transformeront à moyen et long termes en instabilité dans la région, le cas spécifique du Tchad éclaire les enjeux et dangers de l’ère post-Kadhafi. »