Zimbabwe : en quête d'une nouvelle stratégie
Rapport Afrique N°78
19 avr. 2004
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
En dépit de tout le vacarme et la fureur de la condamnation internationale et de l’opposition intérieure, le Président octogénaire Robert Mugabe garde la main haute sur le Zimbabwe. Il a matraqué les partis de l’opposition, neutralisé les stratégies “d’action de masse”, tenu en respect la critique africaine, préservé une relation amicale avec l’Afrique du Sud et résisté aux pressions sporadiques de l’ensemble de la communauté internationale. Il s’agit là d’une belle performance d’autoritarisme qui a aussi énormément endommagé l’économie du Zimbabwe qui se rétrécit à une vitesse record. Il est temps de reconnaître l’échec collectif, de réévaluer les stratégies pour résoudre la crise et de se concentrer sur l’opportunité que présentent les élections parlementaires de mars 2005.
Bien qu’il conserve quelques uns des attributs d’une démocratie pluripartite, le Zimbabwe est de facto un régime de parti unique contrôlé par un petit groupe issu de la ZANU-PF et de l’armée qui ont disposé des ressources et institutions de l’État à des fins d’enrichissement personnel. Le parti au pouvoir s’assure la fidélité de ses principaux partisans au sein des services de sécurité, de l’armée ainsi qu’à travers un large réseau de clientélisme, en leur donnant une part du gâteau. Si bien qu’il reste peu pour subvenir aux besoins sociaux du Zimbabwe qui détient en Afrique le pourcentage le plus élevé de personnes nourries par l’aide internationale et qui jusqu’à récemment encore exportait des biens alimentaires.
Occupé comme il l’est avec le pillage de l’État et les manœuvres politiques relatives à la succession présidentielle, il est désormais quasiment inconcevable que la ZANU-PF négocie sérieusement avec le Mouvement de l’opposition pour le Changement Démocratique (MDC). Alors que le Président sud-africain, Thabo Mbeki, parle de discussions, la stratégie de la ZANU-PF semble consister à retarder tout processus formel. Pendant ce temps, le régime est passé maître dans l’art d’anticiper les tentatives de résistance à son pouvoir. Les manifestations sont généralement contrecarrées avant même qu’elles ne débutent ou sont dispersées très tôt. Les milices de jeunes terrorisent les militants de l’opposition. Les leaders civils et l’opposition sont arrêtés, détenus puis relâchés de manière cyclique, et soumis à des actions en justice sans fin pour venir à bout de leurs ressources et endurance. Au centre, siège la violence, utilisée de façon ciblée et aveugle à la fois.
Deux schémas sont envisageables pour les élections législatives que le gouvernement a indiqué vouloir tenir dans moins d’un an. Dans le premier cas, un accord négocié entre partis ou une pression internationale nettement supérieure (ou bien les deux) créera les conditions pour un processus électoral libre et équitable; dans le second, le parti au pouvoir continuera de saper les discussions, manipuler le processus électoral, accroître la violence étatique et de gagner des élections biaisées. Si c’est ce dernier schéma qui l’emporte, le Zimbabwe aura probablement atteint le point de non retour. D’un côté des éléments de l’opposition et de la société civile, et de l’autre des vétérans de la guerre désœuvrés et les milices de jeunes ainsi que les perdants de la bataille de factions au sein de la ZANU-PF, pourraient bien s’affronter les uns les autres ou se retourner contre l’État. Aujourd’hui, la promotion de la démocratie au Zimbabwe relève d’une stratégie de prévention des conflits.
La réponse apportée à la tragédie du Zimbabwe a été inadéquate et inefficace à tous les niveaux. Les États-Unis et l’UE nourrissent la majorité des habitants du Zimbabwe, mais leurs politiques n’ont pas encore commencé à traiter les racines de la crise. L’Afrique du Sud et les autres États voisins n’ont pas entrepris le type d’efforts concertés pour résoudre la crise qu’avaient tentés les États d’Afrique de l’Est et d’Afrique de l’Ouest alors confrontés à leurs propres problèmes régionaux. Au contraire, l’attitude des pays voisins s’est résumée à couvrir le régime. L’opposition et la société civile avaient fait preuve de bonne foi en participant aux institutions gouvernementales ainsi qu’aux processus électoraux, mais cela n’a donné qu’une légitimité de façade à un système qui ôte les libertés politiques et détruit ce qui a été un des fleurons de l’économie africaine. Tous ces acteurs doivent rectifier le tir.
Les élections de mars 2005 sont une étape vitale. Dans la mesure où un vaste accord ZANU-PF/MDC sur les problèmes du pays semble désormais compromis, l’attention internationale devrait se tourner vers l’élaboration de critères spécifiques et d’échéances garantissant un processus électoral libre et équitable. Les États-Unis, l’UE et les Nations unies devraient travailler étroitement les uns avec les autres, avec la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’Union africaine (UA) et le Commonwealth, et consulter les principales parties prenantes au Zimbabwe, afin d’établir ces critères et les délais de réalisation correspondants. Les critères devraient être élaborés à partir des normes de la SADC relatives à la tenue d’élections libres et équitables. Une procédure devrait être convenue afin de déterminer rapidement si le processus (et non le jour du vote lui-même) se déroule correctement, et dans la mesure du possible, une position devrait être adoptée quant aux conséquences spécifiques qui résulteraient des violations. Les États-Unis et l’UE devraient commencer à bâtir un consensus autour de ce plan d’action en nommant des envoyés pour une série de consultations dans toute la région.
RECOMMANDATIONS
À l’attention des États-Unis et de l’Union européenne:
1. Passer d’une politique axée sur la négociation inter-partis (ZANU-PF/MDC), qui semble désormais irréalisable, à la promotion d’un processus libre et équitable en vue des élections législatives de mars 2005.
2. Nommer des envoyés pour voyager et travailler ensemble, et coordonner en particulier avec la SADC, l’UA et les parties prenantes zimbabwéennes; bâtir un vaste consensus international sur des critères, incluant les conditions minimales et les échéances, pour ce processus électoral qui s’appuierait sur les normes adoptées lors du Forum parlementaire de la SADC en 2001 relatives à la tenue d’élections dans la région, et inclure:
a) l’annulation de l’Arrêté public et de sécurité (POSA) et des lois sur l’Accès à l’information et la protection de la vie privée (AIPPA), ainsi qu’un amendement à la loi électorale;
b) le déblocage des ondes hertziennes et la permission aux journaux indépendants de publier;
c) une vérification de la liste des électeurs et, si nécessaire, un nouvel enregistrement sous la supervision des Nations unies;
d) le remplacement des fonctionnaires propagandistes;
e) l’accès du MDC aux zones rurales;
f) le remplacement de la Commission de surveillance électorale par une Commission électorale indépendante pour surveiller la gestion administrative des élections; et
g) un accès sans entrave pour les observateurs internationaux à l’ensemble du processus.
3. Rechercher parmi les États et les organisations soutenant le consensus évoqué précédemment un accord stipulant qu’en cas de non-respect des critères et de violations systématiques des normes, les élections législatives de mars 2005 ne pourront être considérées comme libres et équitables et que les conséquences d’un tel constat devraient faire en urgence l’objet d’une réévaluation diplomatique.
4. S’efforcer d’envoyer des équipes aussi tôt que possible pour observer le processus électoral dans son intégralité.
5. Se préparer à élargir aux associés commerciaux et parents des principaux membres de la ZANU-PF la liste des sanctions ciblées de l’UE et des États-Unis, et à procéder à cet élargissement de manière expéditive à moins que la ZANU-PF ne se mette rapidement à coopérer avec le MDC et la communauté internationale en vue d’une stratégie porteuse d’élections parlementaires libres et équitables fondées sur les normes de la SADC.
À l’attention de la ZANU-PF:
6. Travailler avec les Nations Unies et les autres organismes en vue de respecter les lignes directrices établies dans le cadre des normes de la SADC relatives à la tenue d’élections parlementaires libres et équitables.
7. Entamer immédiatement des négociations avec le MDC, ne serait-ce que pour définir les conditions pour des élections législatives crédibles.
À l’attention du MDC:
8. Entamer immédiatement des négociations avec la ZANU-PF, ne serait-ce que pour définir les conditions pour des élections législatives crédibles.
9. Réaffirmer son approbation des normes de la SADC comme socle d’élections libres et équitables, rendre compte régulièrement de leur stade de mise en œuvre et être prêt à boycotter les élections si le gouvernement bafoue ces normes lors de la campagne électorale.
À l’attention du MDC et de la société civile:
10. Développer des stratégies favorisant une transition démocratique non-violente, en recourant à une forme de désobéissance civile plus appropriée et efficace capable de faire face aux politiques brutales ou illégales de l’État.
À l’attention des groupes d’observateurs électoraux zimbabwéens:
11. Démarrer aussitôt que possible une publication régulière évaluant le degré avec lequel le gouvernement se conforme aux normes de la SADC.
À l’attention de l’Afrique du Sud et de la SADC:
12. Promouvoir l’application des normes de la SADC dans le cadre des élections parlementaires de mars 2005, s’engager davantage dans le but d’obtenir des négociations entre la ZANU-PF et le MDC sur les conditions requises pour ces élections, et autrement, prendre plus de responsabilité en tant qu’acteurs régionaux pour parvenir à une solution à la crise du Zimbabwe.
13. S’efforcer d’envoyer des équipes, séparément ou de manière conjointe, dès que possible pour observer le processus électoral dans son intégralité.
À l’attention de l’Union africaine (AU):
14. Soutenir le développement et l’application des critères convenus pour le processus électoral.
À l’attention du Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan:
15. S’associer aux efforts visant à obtenir des élections parlementaires libres et équitables au Zimbabwe en soutenant et rapportant sur chacun des critères qui sont élaborés pour s’assurer de la crédibilité du processus; s’efforcer d’envoyer une équipe, aussitôt que possible, pour observer l’intégralité du processus électoral; et s’assurer que le personnel onusien soit énergique dans ses tâches de surveillance et de sensibilisation.
Nairobi/Bruxelles, 19 avril 2004
La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.