Zimbabwe : la sortie de l’impasse ?
Rapport Afrique N°122
5 mars 2007
SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
Après des années d’impasse politique et de déclin économique et humanitaire, il semblerait que le Zimbabwe puisse depuis quelques mois envisager de façon réaliste de résoudre la crise qui le ronge grâce au scénario suivant : le prochain départ du président Mugabe laissant la place à un gouvernement de transition qui opère un partage du pouvoir entre les différents partis, l’adoption d’une nouvelle constitution et l’organisation d’élections. Tant les factions du Mouvement pour le changement démocratique (MCD), qui constitue une opposition divisée, que de puissants éléments du parti de l’Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF) appuient ce projet. Bien que plusieurs dirigeants de son parti le pressent de prendre sa retraite politique à l’expiration de son mandat dans douze mois, Robert Mugabe envisage de rester au pouvoir jusqu’en 2010 grâce à une modification de la constitution qui permettrait d’harmoniser les élections présidentielles et les législatives cette année-là. Une pression accrue et l’intervention notamment de l’organisation régionale qu’est la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC en anglais) et de l’Occident lors de la préparation de la session parlementaire qui aura lieu cet été pourraient conduire à l’avènement d’un nouvel ordre politique au Zimbabwe. Mais on ne devrait consentir de concessions envers le ZANU-PF qu’en échange d’une véritable restauration de la démocratie.
Le déclin économique du Zimbabwe ainsi que l’impact des sanctions ciblées imposées par l’Union européenne (UE) et les États-Unis poussent le ZANU-PF vers le changement puisque les intérêts financiers des principaux responsables en souffrent. Le parti est divisé sur la question de la succession du président mais la tactique de « diviser pour régner » que Mugabe emploie depuis longtemps commence à se retourner contre lui puisque les deux principales factions se réunissent aujourd’hui pour l’empêcher de rester au pouvoir au-delà de l’expiration de son mandat présidentiel en mars 2008. Elles ont déjà montré leur force en bloquant la proposition faite par celui-ci pour modifier la constitution lors de la conférence annuelle du parti en décembre 2006 et essaieront de recommencer lors de la réunion du comité central du mois de mars. Elles envisageront ainsi plusieurs options pour le départ de Mugabe afin de laisser la place à des dirigeants modérés qui pourraient négocier avec le MCD et la société civile sur les mécanismes de transition, chercher à obtenir l’appui de la SADC et reprendre le dialogue avec l’Occident et les investisseurs étrangers.
Un accord qui ne prévoirait que le départ de Mugabe tout en maintenant le statu quo politique par le maintien au pouvoir du ZANU-PF ne changerait rien. La situation rappelle celle des dernières étapes du règne de Mobutu au Congo. Le FMI prévoit que l’inflation (le Zimbabwe connaît déjà le taux d’inflation le plus élevé au monde) pourrait passer à 4000 pour cent d’ici la fin de l’année, alors que les devises étrangères sont gaspillées, volées ou passées à l’étranger en contrebande. Le gouvernement réprime les manifestations pacifiques et il prévoit une nouvelle campagne de démolitions similaire à l’opération Murambatsvina qui avait provoqué le déplacement de 700 000 personnes en 2005. Les salaires des membres des services de sécurité et des fonctionnaires sont pour la plupart en dessous du seuil de pauvreté. Les questions économiques, le mécontentement des policiers et militaires qui sont sous-payés et la volonté croissante des partis de l’opposition et de la société civile de protester dans les rues ajoutent au risque d’un éclat de violence grave et soudain.
Le désir de voir partir Mugabe d’ici la fin de l’année est l’un des rares points communs qui existent entre les partisans de tous bords au-delà des affiliations politiques et des identités ethniques et régionales. Les dirigeants de l’opposition entretiennent ouvertement des contacts avec les dissidents du ZANU-PF alors même qu’ils préparent une campagne non-violente pour réclamer une réforme immédiate de la constitution. La crédibilité et l’efficacité du MCD seront toutefois sérieusement compromises si les efforts en cours pour réconcilier ses factions rivales menées par Morgan Tsvangirai et Arthur Mutambara n’aboutissent pas.
La SADC (notamment l’Afrique du Sud) et la communauté internationale peuvent apporter une contribution vitale à la résolution de la crise zimbabwéenne. Les États membres de la SADC, qui ont longtemps été extrêmement réticents à faire pression sur Mugabe, admettent désormais en privé qu’ils aimeraient le voir partir afin de permettre la formation d’un gouvernement ZANU-PF modéré. Sans recourir à la pression, la troïka de la SADC commence doucement à étudier les possibilités de négocier un accord prévoyant le départ du président tout en persuadant l’Occident de relâcher les pressions qu’il exerce de son côté. Le départ de Mugabe devrait être le point de départ obligé de toute stratégie mais le Zimbabwe a besoin d’un changement plus radical pour se remettre sur pied.
L’Occident devrait à la fois maintenir la pression en ce moment crucial et accroître son soutien aux forces démocratiques et il devrait dans le même temps être plus précis sur les conditions nécessaires à la levée des sanctions et pour mettre fin à l’isolement du pays. La SADC, l’UE et les États-Unis devraient adopter une stratégie conjointe – qui comprendrait des critères et des délais de mises en œuvre précis – qui aboutirait à un processus démocratique véritable dans le cadre duquel la levée des sanctions et la reprise de l’aide internationale aux institutions gouvernementales pourraient être utilisées comme incitations au moment opportun. Il s’agit désormais de mener des consultations afin de mettre en place une telle stratégie d’ici le mois de juillet, période à laquelle le parlement devrait prendre des décisions cruciales concernant soit le projet d’harmonisation des élections présenté par Mugabe soit les plans de la transition.
1. Abandonner les plans qui visent à prolonger le mandat du président Mugabe au-delà de son expiration en mars 2008 et soutenir les négociations conduites par la SADC pour mettre en œuvre une stratégie de sortie pour Mugabe dès cette date.
2. Négocier avec le MCD un cadre constitutionnel, un accord de partage du pouvoir et un ordre du jour détaillé et les critères d’une transition politique qui durerait deux ans à partir de mars 2008 et qui prévoirait notamment :
a) l’adoption lors de la session parlementaire de juillet 2007 d’un amendement constitutionnel prévoyant d’une part la nomination en mars 2008, à la majorité des deux tiers, d’un président non-exécutif et d’un Premier ministre exécutif et d’autre part de dissocier les postes gouvernementaux de ceux du ZANU-PF ;
b) un accord de partage du pouvoir qui conduirait début 2008 à la formation d’un gouvernement de transition réunissant le ZANU-PF et le MCD et qui serait chargé de présenter une nouvelle constitution, d’abroger les lois répressives, de procéder à la révision des registres électoraux, de démilitariser et dépolitiser les institutions de l’État conformément aux délais et critères prévus, aboutissant à des élections sous surveillance internationale en 2010 ;
c) la mise en œuvre d’un plan de redressement économique d’urgence dont les objectifs seraient de réduire l’inflation, de restaurer la confiance des donateurs et des investisseurs étrangers et de relancer la production agricole et minière. Ce plan prévoirait la création d’une commission foncière reposant sur une solide base technocratique et sur une large représentation des différents acteurs zimbabwéens, qui ferait des recommandations politiques en vue de mettre fin à la crise foncière.
3. Abandonner les plans concernant un nouveau programme de déplacement urbain et prendre des mesures pour réparer les dommages causés par l’opération Murambatsvina :
a) en fournissant des abris pour les personnes laissées sans toit et
b) en mettant en œuvre les recommandations du rapport Tibaijuka, notamment le versement de compensations destinées aux personnes dont les propriétés ont été détruites, un accès illimité à l’aide et aux travailleurs humanitaires et la création d’un environnement propice à la réinstallation des personnes déplacées et à une reconstruction efficace.
4. Poursuivre les efforts menés en interne pour former une unité minimale au sein du parti et un front commun afin de traiter avec le gouvernement et le ZANU-PF et de contester les élections présidentielles et parlementaires, tout en conservant comme but ultime la réunification.
5. Organiser des consultations en interne entre les dirigeants des factions afin d’adopter une stratégie conjointe qui aurait pour objectifs de :
a) finaliser les négociations avec le ZANU-PF en ce qui concerne les réformes constitutionnelles, un accord de partage du pouvoir et la formation d’un gouvernement de transition en mars 2008 ; et de
b) préparer pour mars 2008 une élection présidentielle si les négociations avec le ZANU-PF échouent et si le président Mugabe reste au pouvoir.
6. Lancer des procédures juridiques dans les tribunaux d’Afrique du Sud afin de saisir tous les avoirs dérobés au gouvernement zimbabwéen qui ont été transférés ou investis en Afrique du Sud et d’obtenir l’arrestation et la poursuite des Zimbabwéens coupables de violations flagrantes des droits de l’Homme qui se rendent en Afrique du Sud.
7. Dialoguer avec les États-Unis et l’UE en vue d’adopter une stratégie conjointe de résolution de la crise qui inclue :
a) la médiation de la SADC lors de négociations sur un accord prévoyant le départ de Mugabe à l’expiration de son mandat présidentiel en 2008 et sur un accord entre le ZANU-PF et le MCD concernant un gouvernement de transition reposant sur un partage du pouvoir en vue de superviser l’élaboration d’une nouvelle constitution, d’abroger les lois répressives et d’organiser des élections présidentielles et parlementaires sous surveillance internationale en 2010 ; et
b) des accords concernant l’utilisation par les États-Unis et l’UE de mesures d’encouragement et de dissuasion pour appuyer cette stratégie, notamment des sanctions ciblées, des relations politiques avec le gouvernement de transition et la reprise de l’aide.
8. Dialoguer avec le gouvernement zimbabwéen afin de faciliter les pourparlers entre le ZANU-PF et le MCD devant aboutir aux démarches présentées plus haut.
9. Convoquer de toute urgence une réunion de l’organe de la SADC consacré à la politique, à la défense et à la sécurité afin d’examiner les conséquences régionales de la crise économique au Zimbabwe et de proposer des recommandations en vue d’une réaction de la part du sommet des chefs d’État.
10. Dialoguer avec les pays membres de la SADC afin d’adopter la stratégie conjointe mentionnée plus haut, y compris des accords concernant les délais et critères que les autorités zimbabwéennes devront respecter lors de la restauration et de la mise en œuvre du processus démocratique.
11. Augmenter la pression sur le président Mugabe et d’autres dirigeants du ZANU-PF s’ils ne coopèrent pas avec les efforts de commencer une transition et de restaurer la démocratie, notamment en prenant les mesures suivantes :
a) appliquer les sanctions aux membres de la famille et associés des personnes inscrites sur les listes ;
b) annuler les visas et les permis de résidence des personnes sur les listes et des membres de leurs familles ; et
c) ajouter le nom du gouverneur de la Banque centrale Gideon Gono à la liste de l’UE.
12. Le Portugal, qui présidera l’UE au second semestre 2007, ne devrait inviter le président Mugabe et d’autres membres du gouvernement et du ZANU-PF sur la liste des sanctions ciblées de l’UE au sommet UE-Union Africaine que si des réformes significatives ont été entreprises.
13. Accroître le financement de la formation et l’assistance en matière de consolidation des capacités destinés aux forces démocratiques du Zimbabwe.
14. Nommer un haut responsable – un nouvel Envoyé spécial au Zimbabwe, le Conseiller spécial pour l’Afrique auprès du Secrétaire général ou un haut représentant du Département des Affaires politiques – qui se consacrera au Zimbabwe et, en particulier, appuiera l’initiative menée par la SADC et informera le Secrétaire général de l’évolution de la situation.
15. Entamer des discussions en vue de porter la situation au Zimbabwe à l’ordre du jour du Conseil en tant que menace à la paix et à la sécurité internationales.
16. Initier une enquête de suivi sur le rapport Tibaijuka, y compris des plans concernant une nouvelle campagne de déplacements, l’arrestation de mineurs et la répression politique, et recommander certaines actions aux États membres, au Conseil de sécurité et au Secrétariat.
17. Encourager les pays membres du Commonwealth en Afrique australe à aider à négocier un règlement politique pour un Zimbabwe post-Mugabe, qui s’accompagnerait de critères en vue du retour de ce pays au sein de l’organisation.
18. Créer un groupe de personnalités éminentes afin d’entamer un dialogue avec le Zimbabwe, en ayant recours aux bons offices de ses membres dans la région.
19. Consolider les capacités de la société civile au Zimbabwe par le biais des organisations de la société civile au sein du Commonwealth.
Pretoria/Bruxelles, 5 mars 2007