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Cameroun : la menace du radicalisme religieux

Rapport Afrique N°229 3 sept. 2015

Farmer Mohammed Bulma, 48, stands near the mosque where he was praying when Boko Haram militants stormed the northern Cameroon town of Fotokol, February 17, 2015.

REUTERS/Bate Felix Tabi Tabe


SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Au Cameroun, la pénétration d’un islam fondamentaliste et l’essor d’églises pentecôtistes revivalistes, dites réveillées (born again), bouleversent le paysage religieux et mettent en place les ferments de l’intolérance religieuse. La pénétration de courants fondamentalistes, combinée aux tensions communautaires, constitue un risque spécifique au Nord et génère une concurrence pour les dirigeants de la communauté musulmane qui a parfois abouti à des conflits locaux. De plus, les différentes religions se perçoivent négativement. Face à ce radicalisme émergent, la réponse de l’Etat et des organisations religieuses demeure insuffisante, et dans certains cas porteuse de risques, car elle se limite à la menace posée par Boko Haram. La mise en place d’une réponse globale et cohérente par les pouvoirs publics et les organisations religieuses est nécessaire pour empêcher la détérioration du climat religieux et éviter des violences à connotation religieuse observées dans les pays voisins que sont le Nigéria et la République centrafricaine.

Si, contrairement à ses deux voisins cités, le Cameroun n’a jamais été le théâtre de violences religieuses importantes, l’émergence de poches de radicalisme risque de changer la donne et de porter atteinte au climat de tolérance religieuse. L’islam soufi traditionnel est fortement concurrencé par la montée en puissance d’un islam plus rigoriste dont la forme la plus répandue est le wahhabisme. Les mutations actuelles touchent majoritairement une nouvelle génération de jeunes Camerounais musulmans du Sud, tandis que l’islam soufi, incarné au Nord par les Peul, recule. Ces jeunes du Sud, arabisés et souvent formés au Soudan et dans les pays du Golfe, contestent à la fois la domination peul au sein de la communauté musulmane et le système religieux vieillissant. Les désaccords entre chefs du soufisme, marabouts traditionnels et nouveaux venus ne reposent pas que sur des motifs théologiques : ce conflit « des anciens et des modernes » a pour enjeu l’influence économique et politique des uns et des autres au sein de la communauté musulmane.

Ces transformations ont donné lieu à des clivages intra-religieux et déjà dégénéré en affrontements locaux entre courants islamiques. Dans la partie septentrionale, la pénétration des courants fondamentalistes, combinée aux tensions communautaires locales, est potentiellement source de conflits. Dans le Sud, la compétition pour les dirigeants de la communauté musulmane entre soufis et groupes proches du wahhabisme va s’accentuer et pourrait dégénérer en incidents locaux.

Au sein du christianisme, l’essor des églises de réveil a brisé le monopole de l’Eglise catholique et des églises protestantes historiques. Souvent dépourvues d’existence légale et mal considérées par les catholiques, ces églises prêchent une forme d’into­lérance religieuse, s’auto-excluent du dialogue interreligieux et sont hors de l’espace religieux officiel, bien que soutenant le régime pour la plupart.

Face à ces nouvelles formes d’intolérance religieuse, les initiatives de dialogue interreligieux sont faibles, dispersées et ne touchent qu’une minorité de la population. Pourtant ces transformations du paysage religieux ne sont pas perçues comme problématiques par les autorités politiques et religieuses du Cameroun, qui sous-estiment leur potentiel conflictogène et dont l’attention est focalisée sur Boko Haram. Ce n’est qu’à la suite des attaques de Boko Haram à l’Extrême Nord que le gouvernement a amorcé des initiatives de sensibilisation tardives et peu efficaces, comme en témoigne la stigmatisation et le harcèlement par les forces de sécurité des populations kanuri des villages frontaliers au Nigéria, ainsi que les nombreuses arrestations et détentions arbitraires. Ces évolutions sont d’autant plus préoccupantes que le Cameroun se situe à la confluence de deux conflits à dimension religieuse, la crise en République centrafricaine et Boko Haram au Nigéria, et en subit les contrecoups.

La lutte contre la menace du radicalisme religieux au Cameroun passe par l’élabo­ration d’une stratégie globale et cohérente, incluant l’étude des mutations religieuses actuelles, l’adoption d’une charte de la tolérance, la mise en place d’organes représentatifs de l’islam et des églises de réveil et le développement économique et social des régions fragiles. Dans l’immédiat, le gouvernement doit œuvrer à une meilleure surveillance du prosélytisme fondamentaliste, soutenir les associations de dialogue interreligieux et améliorer la sensibilisation des populations.

RECOMMENDATIONS

Afin de lutter contre la menace du radicalisme religieux

Au gouvernement camerounais :

1.  Promouvoir le développement socioéconomique des régions vulnérables en consacrant un tiers du programme d’urgence triennal au développement du Nord Cameroun et assurer la coordination avec les autres pays riverains du lac Tchad pour solliciter l’appui des bailleurs.

2.  Améliorer la sensibilisation des populations :

a) en évaluant les associations de dialogue interreligieux et en finançant les plus efficaces ;

b) en évitant la stigmatisation des populations vivant à la frontière avec le Nigéria, les arrestations, détentions arbitraires, actes de torture et autres violations des droits humains ; et

c) en associant les organisations de femmes musulmanes et chrétiennes aux initiatives de sensibilisation.

3.  Instituer la certification locale des imams et oulémas formés à l’étranger ; s’assu­rer que seuls les imams dont la formation est reconnue enseignent dans les écoles coraniques ou prêchent dans les mosquées ; et surveiller les prédicateurs étrangers sur le territoire.

4.  Surveiller le financement des associations religieuses en s’assurant qu’elles ne reçoivent pas de fonds des organisations fondamentalistes.

5.  Surveiller les sites du prosélytisme fondamentaliste tels que les réseaux sociaux, les camps de réfugiés et la prison de Maroua à l’Extrême Nord.

6.  Créer des programmes de recherche sur les mutations religieuses au Cameroun.

Aux chefs religieux et dirigeants d’associations religieuses, d’influences chrétiennes et musulmanes :

7.  Adopter une démarche collective de sensibilisation des populations en mettant l’accent sur la communication, en incluant toutes les couches de la population et en coordonnant davantage les activités de sensibilisation et de dialogue interreligieux.

Aux bailleurs du Cameroun :

8.  Soutenir les projets de développement du Nord-Cameroun et les initiatives coordonnées de la sous-région pour le développement du bassin du lac Tchad.

9.  Evaluer les associations camerounaises de dialogue interreligieux et soutenir celles qui sont les plus efficaces.

Afin de réduire les clivages au sein des communautés religieuses

Au gouvernement camerounais :

10.  Dialoguer avec les chefs religieux et les dirigeants d’associations religieuses en vue de créer des instances représentatives consensuelles des églises de réveil et des musulmans. Chacune des instances élirait en son sein un représentant national pour un mandat d’un an non renouvelable qui sera l’interlocuteur des autorités.

11.  Inciter les instances représentatives des musulmans et des chrétiens à élaborer une charte de la tolérance religieuse et la faire accepter par toutes les confessions religieuses au Cameroun.

12.  Instaurer un moratoire d’un an pour permettre aux églises de réveil non autorisées de se faire légalement enregistrer et fermer après ce moratoire celles qui demeureront dans l’illégalité et qui n’auront pas adopté la charte de la tolérance.

Aux chefs religieux et dirigeants d’associations religieuses :

13.  Œuvrer pour un islam plus inclusif en renforçant le dialogue au sein de la communauté musulmane, et en soutenant une meilleure représentativité des courants islamiques, de la jeunesse et de la diversité ethnique au sein des associations, ainsi qu’une répartition équilibrée des projets de développement dans toutes les localités où sont présentes les communautés musulmanes.

14.  Inclure les églises de réveil et les différents courants de l’islam lors des activités de dialogue interreligieux.

Nairobi/Bruxelles, 3 septembre 2015
 
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