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Le partage du Congo : anatomie d’une sale guerre

Rapport Afrique N°26 20 déc. 2000

SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS

L’accord de cessez-le-feu de Lusaka signé il y a 18 mois pour mettre un terme à la guerre en République démocratique du Congo (RDC) s’est avéré vain. Il n’a réussi qu’à camper les belligérants sur leurs positions, sans arrêter les combats. Les observateurs mandatés par les Nations unies et censés vérifier le désengagement des forces en présence, n’ont la plupart du temps pas pu entrer en action à cause de la poursuite des hostilités. De la même manière, le dialogue intercongolais, qui aurait dû déboucher sur une « nouvelle donne politique » dans le pays, semble mort-né.

Face à ce blocage du processus de paix, le Congo a commencé à se morceler. Aucune région du pays n’est épargnée par la catastrophe humanitaire. Les combats ont déjà coûté la vie à des centaines de milliers de Congolais, et l’on estime à deux millions le nombre de personnes déplacées. La violence a favorisé l’essor du militarisme ethnique, et l’Est du pays n’est déjà plus aujourd’hui qu’une mosaïque de fiefs dominés par les chefs de guerre. C’est l’intégrité territoriale du Congo qui est menacée et, à terme si le chaos persiste, celle des neuf pays voisins.

L’absence de leadership dans l’application de l’accord est à l’origine de l’échec du cessez-le-feu de Lusaka. Celui-ci reposait entièrement sur la coopération des parties en présence. Malheureusement aucun des signataires n’a respecté ses engagements, chacun suspectant les autres de jouer un double jeu et justifiant ainsi sa propre duplicité. Or les belligérants ayant eux-mêmes la responsabilité de faire appliquer l’accord, et aucune garantie extérieure ne venant leur en imposer le respect, celui-ci est vite devenu lettre morte.

Aujourd’hui cet accord n’est plus qu’un document de référence pour le jour, encore lointain, où les belligérants prendront conscience du fait qu’ils n’ont pas d’autre choix que de l'appliquer. En attendant, c’est justement parce qu’ils n’ont pas atteint leurs objectifs militaires que tous s’entêtent dans leur aventurisme guerrier. Tous doivent récupérer leurs investissements de sang et de moyens, trop légèrement pariés au Congo. Tous cherchent encore à gagner la guerre, même si la victoire n’est plus possible.

La deuxième guerre menée au Congo par l’Ouganda et le Rwanda a mis gravement en péril la stabilité même de ces pays. L’attaque-éclair déclenchée en août 1998 pour renverser Kabila s’est depuis transformée en guerre d’occupation, et risque de devenir une intenable guerre d’usure. L’énergie et les fonds dont ceux-ci ont besoin pour assurer leur développement économique ont été dirigés vers leurs budgets de défense en croissance constante. En outre, la crise humanitaire actuelle dans l’est de la RDC et les affrontements répétés à Kisangani entre les forces rwandaises et ougandaises ont porté un coup fatal à l’image de leurs dirigeants.

Cette guerre n’a pas été plus favorable aux alliés de Kabila. L’opposition catégorique du président de la RDC au déploiement de la MONUC et sa préférence à partager son pays plutôt que le pouvoir ont fait du Congo un piège pour le président du Zimbabwe, Robert Mugabe. Aujourd’hui, l’homme fort d’Harare n’a plus beaucoup de marge de manœuvre. Compte tenu des problèmes économiques et politiques que connaît son propre pays, Robert Mugabe n’est pas disposé à risquer un retrait unilatéral et sans gloire. L’Angola de son côté est parvenu jusqu’à maintenant à ne pas payer le coût de son intervention. Ce succès apparent a poussé le président Dos Santos à revendiquer un rôle de broker du pouvoir régional en Afrique du Centre et de l’Ouest. Il soutient Kabila pour ne pas voir l’émergence d’un dirigeant fort et indépendant à Kinshasa. Cependant, un changement imminent de la situation militaire remettrait probablement en cause le succès de cette politique en RDC et révélerait les limites de la puissance angolaise. Porté au pouvoir en l’absence apparente d’autres options, Kabila ne dirige que par défaut.

Les politiques inappropriées menées par la communauté internationale ont contribué à entretenir le morcellement du Congo. Déterminées à mettre un terme aux combats, les puissances mondiales ont fait pression sur les belligérants pour qu’ils signent l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka. Ce document répondait d’ailleurs tout à fait à la préférence déclarée des États-Unis pour «des solutions africaines aux problèmes africains ». Les limites de cette politique apparaissent désormais clairement. Aujourd’hui, aucun des belligérants ne peut se sortir seul du bourbier congolais. Crisis Group recommande ainsi aux puissances mondiales un engagement plus vigoureux et plus déterminé au Congo pour redonner vie au processus de paix de Lusaka et rétablir à terme la souveraineté territoriale en RDC tout en garantissant la sécurité dans la région.

RECOMMENDATIONS

Au Conseil de Sécurité

Générales

1.  Adopter une résolution pour concilier la résolution 1304 (2000) du Conseil de sécurité et l’accord de cessez-le-feu de Lusaka, qui dissocie le désengagement et le retrait des forces étrangères d’une part, le désarmement des groupes armés d’autre part, et enfin le dialogue intercongolais, de manière à pouvoir avancer au maximum sur chacun de ces points.

Sur le dialogue

2.  Promouvoir des négociations sur le partage du pouvoir et la transition entre les principaux acteurs (le gouvernement/les rebelles/la société civile) : la Communauté de Sant'Egidio et le gouvernement belge seraient les mieux à même de faciliter celles-ci.

3.  Accorder un soutien logistique, financier et moral accru au facilitateur du dialogue intercongolais, Sir Ketumile Masire, en désignant notamment un « co-médiateur » francophone, installé à Kinshasa, et en contraignant Kabila et les rebelles à lui permettre d’entamer des consultations dans l’ensemble du territoire de la RDC.

Sur le désengagement

4.  Soutenir le Processus de Maputo et l’application du Plan de désengagement de Kampala, ceux-ci constituant la première étape d’un retrait progressif.

5.  Exercer des pressions sur tous les pays en guerre, et en particulier sur le gouvernement de la RDC, pour qu’ils permettent le déploiement immédiat, en toute sécurité, le long des lignes de front, d’effectifs supplémentaires d’observateurs militaires de la MONUC, conformément à la résolution 1332 (2000).

Sur le désarmement

6.  Créer une structure internationale, sous l’égide d’une haute personnalité, chargée de trouver des solutions au désarmement, à la démobilisation et à la réinsertion (DDR) des groupes armés. En consultation avec la région et les groupes armés, cet organe devrait élaborer un plan en matière de DDR, à la fois solide et réaliste.

7.  Faire pression sur Kabila pour qu’il permette aux FDD du Burundi de s’associer au processus de paix en cours dans ce pays.

8.  Convaincre les pays en guerre en RDC de s’impliquer davantage dans les efforts de réconciliation politique nationale, seul moyen, à terme, de convaincre les combattants rebelles de rentrer chez eux.

Sur le rétablissement de la paix

9.  Concevoir « un nouveau cadre humanitaire » pour s’attaquer à la situation d’urgence complexe en RDC, conformément aux recommandations de la résolution de la CMM adoptée à Lusaka au début décembre. Un bureau spécial pourrait ainsi être créé pour les opérations humanitaires au Congo. Il serait dirigé par un Directeur des opérations humanitaires responsable de l’élaboration et de la coordination d’une stratégie des opérations de secours tant dans les territoires rebelles que gouvernementaux.

10.  Contraindre l’Ouganda et le Rwanda de fournir des réparations pour la destruction de Kisangani, conformément à la résolution 1304 (2000) du Conseil de sécurité.

Aux bailleurs de fonds

11.  Sans oublier leur exploitation illégale des richesses du Congo, lier l’engagement des belligérants étrangers dans processus de paix à l’examen de leurs résultats économiques internes. Faire de leur « bonne gouvernance » l’un des critères d’évaluation à l’admission de ces pays à l’aide financière, à l’annulation de leur dette, ou à la signature d’accords commerciaux.

12.  Exercer des pressions sur les pays de la SADC pour qu’ils contraignent Kabila à accepter la mise en œuvre de l’accord de Lusaka : ceux-ci pourraient notamment rationner les importations de pétrole de la RDC et limiter l’appui militaire de la SADC au régime congolais.

Aux forces étrangères impliquées dans le conflit

13.  Reconnaître que le processus de Lusaka constitue la seule solution pour sortir du bourbier en RDC, toutes les parties participant à des négociations systématiques, et non à des fins de parties militaires ou à des contacts ponctuels ou de coulisses.

14.  Offrir aux observateurs militaires de la MONUC les garanties minima nécessaires au déploiement de ses effectifs sur le terrain, et notamment permettre que les observateurs non-armés de l’ONU puissent faire leur travail sans entraves.

15.  Renouveler leur soutien à la CMM en convoquant des réunions mensuelles régulières du Comité politique, en encourageant le déploiement sur le terrain d’équipes de la CMM et en appliquant le Plan de désengagement de Kampala du 8 avril.

16.  Appuyer Masire dans sa mission de préparation du dialogue intercongolais, en facilitant la participation de toutes les parties, et en ouvrant l’accès à tout le territoire de la RDC.

17.  Redoubler d’efforts sincères en faveur de la réconciliation nationale pour mettre un terme aux rivalités politiques et ethniques qui se sont répandues sur tout le territoire de la RDC et qui ont sans cesse aggravé le conflit.

Nairobi/Bruxelles, 20 décembre 2000

 
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