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Centrafrique : les racines de la violence

Rapport Afrique N°230 21 sept. 2015

A Seleka fighter holds his machine gun as other fighters cross a river near the town of Kuango, close to the border with Democratic Republic of Congo on June 2014. REUTERS/Goran Tomasevic

REUTERS/Goran Tomasevic


Le rapport complet est également disponible en : Anglais.

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

La crise centrafricaine est une crise de longue durée, émaillée de violences sporadiques sur fond de désintégration de l’Etat, d’économie de survie et de profonds clivages entre groupes socio-ethniques. Alors que les groupes armés (dont les anti-balaka et les ex-Seleka) se caractérisent par leur criminalisation et leur fragmentation, les tensions intercommunautaires ont mis à mal l’unité nationale et la fabrique sociale centrafricaine. Malheureusement, la feuille de route de la sortie de crise qui prévoit des élections avant la fin du mois de l’année 2015 n’est qu’une réponse de court terme aux défis de long terme. Pour éviter une solution qui repousse les problèmes à l’après-élection au lieu de commencer à les résoudre, les autorités de la transition et les partenaires internationaux devraient appliquer une véritable politique de désarmement et réaffirmer l’appartenance des musulmans centrafricains à la nation. Ces actions devraient précéder les élections et non succéder aux élections, au risque de faire de ces dernières un jeu à somme nulle.

De par sa géographie et son histoire, la Centrafrique est à la jonction de deux régions et de deux populations : au nord, le Sahel et les populations d’éleveurs et de commerçants à majorité musulmane et, au sud, l’Afrique centrale et les populations de la savane et du fleuve initialement animistes et maintenant majoritairement chrétiennes. La prise du pouvoir par la Seleka en mars 2013 a constitué un renversement du paradigme politique centrafricain. Pour la première fois depuis l’indépendance, une force issue des populations musulmanes du nord et de l’est du pays s’est emparée du pouvoir. L’affrontement qui a suivi entre Seleka et anti-balaka a engendré de fortes tensions communautaires exacerbées par l’instrumentalisation de la religion, des fractures de la société centrafricaine et des peurs collectives ravivant la mémoire traumatique des razzias esclavagistes de l’époque pré-coloniale.

Ces tensions communautaires qui ont abouti à des tueries et au départ des musulmans de l’ouest du pays sont particulièrement vives au centre sur la ligne de front entre les groupes armés. Ainsi, le conflit entre ex-Seleka et anti-balaka s’est maintenant doublé d’un conflit entre communautés armées. Dans les zones où les affrontements communautaires sont récurrents, le lien entre groupes armés et communautés est étroit : les combattants de l’ex-Seleka apparaissent comme les protecteurs des communautés musulmanes et les anti-balaka comme les protecteurs des communautés chrétiennes. Dans d’autres régions du pays en revanche, les populations prennent leur distance avec les groupes armés.

L’approche actuelle du désarmement des groupes armés, formalisée par l’accord signé lors du forum de Bangui en mai dernier, sous-estime la dimension communautaire de la violence ainsi que la criminalisation et la fragmentation des groupes armés. A l’ouest du pays, faute d’ennemis après la fuite des combattants de l’ex-Seleka et des musulmans, la nébuleuse de groupes armés locaux communément dénommée anti-balaka n’est parvenue à se structurer ni militairement, ni politiquement : elle constitue maintenant une menace criminelle qui pèse sur les populations locales. L’ex-coalition de la Seleka a implosé en plusieurs mouvements dont les affrontements sont motivés par des rivalités de direction, des querelles financières et des désaccords sur la stratégie à adopter vis-à-vis du gouvernement de transition et des forces internationales. La dynamique de criminalisation et de déstructuration des groupes armés est un obstacle à toute négociation avec eux.

Dans ce contexte, l’organisation précipitée d’élections ressemble fort à une fuite en avant qui présente de nombreux risques : exacerber les tensions intercommunautaires existantes, éclipser l’indispensable travail de reconstruction du pays et reporter aux calendes grecques la solution de problèmes urgents comme le désarmement des miliciens et des communautés.   

En Centrafrique, les défis à relever pour les autorités de la transition et les partenaires internationaux imposent de remplacer le programme de désarmement par une politique de désarmement qui ne concerne pas uniquement les miliciens mais aussi les communautés et qui comporte des opportunités réelles et des sanctions effectives. Cela suppose de conserver une capacité de contrainte sur les groupes armés, c’est-à-dire, entre autres, de revoir le calendrier de départ de la force française Sangaris et de réduire les capacités de financement des groupes armés. Cette politique permettra de réduire l’attractivité de l’économie milicienne pour la jeunesse centrafricaine.

Il faut aussi éviter que le processus électoral ne jette de l’huile sur le feu. A ce titre, les autorités en place devraient réaffirmer l’égalité des droits des musulmans en les enregistrant en tant qu’électeurs, en démontrant l’intérêt du gouvernement pour les populations du nord-est et en diversifiant le recrutement de la fonction publique. Les partenaires internationaux de la Centrafrique et les autorités de transition qui ont le regard braqué sur le processus électoral devraient prendre en compte ces enjeux dans leur stratégie de sortie de crise pour éviter des lendemains d’élections difficiles dans un pays qui n’est aujourd’hui plus qu’un territoire.

RECOMMANDATIONS

Pour lancer le processus de désarmement des combattants et des communautés armées avant d’appeler les Centrafricains à voter

Au gouvernement centrafricain, aux Nations unies et aux bailleurs de la République centrafricaine :

1.  Mettre en œuvre une politique de désarmement qui fournit des opportunités de réinsertion réelles et durables en :

a) Finançant et étendant les chantiers à haute intensité de main d’œuvre et en complétant ces chantiers par des programmes de formation professionnelle ;

b) Adossant les programmes de démobilisation, désarmement et réinsertion (DDR), et de réduction de la violence communautaire aux projets de reconstruction et de développement de la Banque mondiale et de l’Union européenne ;

c) Créant des emplois aidés ou des stages au sein des entreprises du Groupement interprofessionnel de la Centrafrique pour les jeunes ayant bénéficié des formations.

2.  Rendre le DDR crédible en :

a) Ouvrant le DDR aux combattants des groupes armés non signataires, en établissant strictement la remise d’armes de guerre en état de fonctionner comme condition d’accès au programme et en prévoyant des phases de regroupement très courtes sans distribution d’argent lors de la démobilisation ;

b) Confiant l’exécution financière du programme de DDR aux internationaux et non au gouvernement centrafricain.

A la Minusca et à la France :

3.  Reprendre le contrôle des principaux sites de production d’or et de diamants en déployant des forces internationales et des fonctionnaires centrafricains et relancer le mécanisme de certification du processus de Kimberley pour les diamants provenant de ces zones sous contrôle. Par ailleurs, une cellule de lutte contre les trafics de diamants, or et ivoire, ainsi que le braconnage militarisé devrait être intégrée à la Minusca.

4.  Revoir le calendrier de départ de la mission française Sangaris afin de conserver une forte capacité de pression militaire sur les groupes armés et les inciter à désarmer.

5.  Arrêter les chefs de milices qui refusent de désarmer.

Aux autorités de transition :

6.  Dans le cadre du référendum sur la constitution, inclure une question portant sur la possibilité que les chefs de groupes armés puissent être cooptés ou pas dans l’administration, et puissent se présenter ou pas aux prochaines élections.

Aux Nations unies, aux bailleurs de la République centrafricaine, et aux autorités centrafricaines :

7.  Sécuriser les communautés et procéder à leur désarmement en :

a) Prenant en compte la diversité communautaire dans la sélection et la formation des futures forces de sécurité ;

b) Déployant des unités de gendarmerie et de police professionnelles représentatives des différentes communautés dans les zones où les tensions communautaires demeurent vives ;

c) Augmentant les capacités de maintien de l’ordre de la Minusca dans les villes où les tensions intercommunautaires sont fortes afin d’éviter que les manifestations populaires ne dérapent ;

d) Multipliant les relais communautaires et faire des campagnes de sensibilisation pour le désarmement communautaire.

Pour réduire la fracture communautaire avant d’appeler les Centrafricains à voter

Aux autorités de la transition :

8.  Combler le déficit de représentation des minorités musulmanes en diversifiant le recrutement dans l’administration sur des bases géographiques et communautaires mais refuser les politiques de quotas confessionnels.

9.  Renouer le dialogue avec les populations du nord-est du pays en multipliant les voyages dans cette région et symboliquement y organiser la prochaine fête nationale le 1er décembre.

A l’Autorité nationale des élections et au Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés :

10.  Favoriser des élections inclusives en s’assurant que les Centrafricains musulmans dans les camps de réfugiés soient enregistrés comme électeurs et que la procédure d’enregistrement puisse être observée par les organisations de la société civile et les partis politiques.

Nairobi/Bruxelles, 21 septembre 2015
 
Disponible en:
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