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Guinée-Bissau : dépasser la logique des armes

Briefing Afrique N°61 25 juin 2009

SYNTHESE

Les assassinats du chef d’état-major des forces armées, le général Batista Tagme Na Wai, le 1er mars 2009, puis du président Joao Bernardo Nino Vieira tôt le lendemain, ont plongé la Guinée-Bissau dans une période de grande incertitude. Le président de l’Assemblée nationale Raimundo Pereira a rapidement prêté serment pour devenir président par interim, dans l’attente des élections requises par la constitution. Le fait que les meurtres aient été commis quelques mois seulement après les élections législatives de novembre 2008, qui ont été largement qualifiées de réussies, indique que dans les circonstances actuelles, le processus démocratique ne peut survivre à la continuation de la violence, ni à l’ampleur avec laquelle l’armée a submergé les institutions de l’Etat par l’usage de la force. Sans une aide extérieure pour faire cesser l’impunité et l’implication de l’armée dans la vie politique, rien ne pourra empêcher le pays de sombrer dans la violence. Les élites doivent tenir tête à l’armée, mais pour cela elles ont besoin de soutien. La communauté internationale doit travailler à la création d’une commission d’enquête internationale ou hybride pour élucider sur les meurtres. Une meilleure coordination internationale de la réforme du système de sécurité est indispensable, notamment avec la création d’une commission nationale dotée d’une grande autonomie.

La situation a encore empiré avec le meurtre d’un candidat à l’élection présidentielle et ancien ministre tué à son domicile tôt le 5 juin, et quelques heures plus tard, le meurtre d’un autre ancien ministre et des garde du corps et chauffeur avec lesquels il se rendait à Bissau en voiture. Selon les autorités en place, ils avaient résisté alors qu’ils étaient en état d’arrestation pour avoir participé à un complot de coup d’Etat, pour lequel l’ancien Premier ministre Faustino Imbali a été mis en garde à vue.

Bien que les motifs exacts des meurtres de mars et juin restent inconnus, ils semblent liés à la profonde méfiance qui règne entre les élites politiques et militaires. Le manque de volonté politique et la crainte généralisée des mesures d’intimidation et de représailles risquent d’être fatals à la commission d’enquête mise en place pour élucider sur les assassinats du mois de mars. Sans l’implication de la communauté internationale, les chances d’identifier les vrais coupables sont très faibles. Cela reflète l’incapacité du systeme judiciaire à lutter contre l’impunité et à faire face à la criminalité liée au trafic de drogue dans lequel le pays a sombré.

Depuis le retour au multipartisme en 1994, aucun président n’a pu mener à terme le mandat de cinq ans conféré par la constitution. Le général Tagme est le troisième chef d’état-major des forces armées à être assassiné en neuf ans. Bien que la violence est antérieure à la montée du trafic de drogue organisé dans la région, la possibilité d’accéder à d’immenses richesses a renforcé les enjeux de la lutte pour le pouvoir. En résulte un cercle vicieux de criminalité et d’instabilité politique, dont les prémices sont visibles non seulement en Guinée-Bissau mais aussi en Guinée. De récents évènements semblent indiquer des dissensions grandissantes au sein de l’armée, ce qui pourrait poser un défi de taille aux efforts actuellement entrepris pour la réformer.

Les assassinats du mois de mars ont suscité des réactions mitigées. Quelques Bissau-Guinéens y ont vu une opportunité de prendre un nouveau départ, bénéfique au vu des sources d’instabilité que représentaient les rivalités et conflits personnels qui opposaient le président Vieira au général Tagme comme au Premier ministre Carlos Gomes Junior. Cependant la majorité affirme, surtout lors de conversations privées, y voir la confirmation que l’armée tient l’Etat en otage et continuera de le faire tant que les institution étatiques ne seront pas protégées par une force internationale. La communauté internationale, tout en condamnant les meurtres, a reconnu le gouvernement intérimaire et approuvé les élections prévues, sans jamais envoyer de message fort concernant l’emploi constant de la force par l’armée et les nombreux abus dont elle s’est rendue coupable.

Avant les assassinats du 5 juin, les préparatifs en vue de l’élection présidentelle du 28 juin 2009 étaient bien engagés. L’élection a toutes les chances de se tenir comme prévu, au vu du soutien et de la reconnaissance dont le processus a bénéficié de la part de la communauté internationale et des partis politiques représentés à l’Assemblée nationale. Lors d’une campagne qui s’est déroulée dans le calme, trois favoris se sont démarqués, Malam Bacai Sanha, Kumba Yala et Henrique Pereira Rosa – tous trois des anciens chefs d’Etat. L’élection pourrait permettre au pays de dépasser l’impasse dans laquelle il se trouve aujourd’hui, mais elle pourrait également provoquer plus d’instabilité. Dans tous les cas, une élection seule ne suffira pas à mettre fin à la constante militarisation de la politique.

Afin de parvenir à une stabilité politique fondée sur la démilitarisation du pouvoir politique, il est nécessaire que les mesures suivantes soient mises en place par les élites politiques et militaires dans le pays, et appuyées par la communauté internationale, en particulier par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) et l’ONU :

  • Les élites politiques bissau-guinéennes, en particulier le nouveau président, doivent, sans hésiter, mettre en œuvre une réforme complète des forces armées, avec comme priorité la réduction déjà prévue des troupes de 4 458 à 3 500 hommes. Elles doivent cesser d’attendre de l’armée qu’elle règle ou arbitre les conflits d’ordre politique, et renoncer à créer des groupes de clients au sein de l’armée.
  • L’armée elle-même doit prendre conscience de l’effet dévastateur de son intrusion permanente dans les affaires politiques et des violences y relatives sur son héritage, qui autrefois était source de fierté. Afin de regagner la confiance de la population, elle doit se détourner de telles pratiques et entamer sa réforme professionnelle. Certains officiers supérieurs doivent considérer la retraite anticipée ou l’affectation au sein d’opérations régionales ou internationales de maintien de la paix comme des options honorables pour leur fin de carrière.
  • La communauté internationale doit fermement faire comprendre aux elites politiques et militaires que la poursuite de l’usage de la force et les violations des droits de l’homme sont inacceptables et entraîneront des conséquences. Il est nécessaire de mettre en place une force internationale pour protéger les institutions étatiques et les hommes politiques, ainsi que l’ont proposé certains anciens hauts fonctionnaires bissau-guinéens. De même, comme l’ont préconisé de nombreux hommes politiques bissau-guinéens, l’établissement d’une commission d’enquête internationale ou hybride sur les assassinats, dotée d’un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, doit être négocié avec le nouveau président, en usant de fermeté si ce dernier se montre réticent sous la pression de l’armée.
  • La réforme du secteur de sécurité doit bénéficier d’une meilleure coordination entre l’ONU et l’Union européenne (UE); un pays devrait être désigné pour mener sa mise en œuvre, par exemple le Portugal, ancienne puissance coloniale. Il est également nécessaire de créer un fonds dédié à la réforme et de réduire le nombre de donateurs directs. Enfin, il est essentiel d’impliquer davantage les Bissau-Guinéens dans le processus en créant une commission nationale dotée d’une autonomie plus grande que l’actuel comité national.

Dakar/Bruxelles, 25 juin 2009

 
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