Guinée : Incertitudes autour d’une fin de règne
Rapport Afrique N°74
19 déc. 2003
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
Les rumeurs persistantes sur l’état de santé du président et sur la fin prochaine du régime plongent actuellement la Guinée dans un état d’incertitude préoccupant. Le gouvernement et la classe politique guinéens, en collaboration avec la communauté internationale, devra prendre des mesures destinées à assurer la stabilité du pays à moyen terme s’il ne veut pas subir le même sort que ses voisins frappés par des gueres intestines. Alors qu’aucun observateur de la politique guinéenne ne se fait d’illusions sur les résultats de l’élection présidentielle du 21 décembre, tout reste à faire pour assurer d’une part une transition politique pacifique après l’éventuelle disparition du Président Lansana Conté et pour garantir d’autre part le passage d’un régime autoritaire à un gouvernement civil fondé, pour la première fois dans la vie politique de la République guinéenne, sur des élections véritablement démocratiques et transparentes.
La situation est d’autant plus inquiétante que le pays est confronté à une crise sociale et économique dont la population est aujourd’hui la première victime. La crise actuelle nourrit un vif mécontentement populaire que le pouvoir en place continue d’étouffer usant alternativement de l’intimidation, de la violence et de la désignation de boucs émissaires. L’apathie apparente du peuple guinéen, liée à l’histoire spécifique de la violence policière en Guinée, ne doit pas faire illusion. Plus le mécontentement croissant de la population est étouffé, plus il risque d’emprunter, dans un proche avenir, des formes d’expression plus radicales.
Dans un contexte régional particulièrement volatil, on s’inquiète de voir la Guinée connaître, à son tour, la guerre civile. Une telle dérive est d’autant plus à craindre que la Guinée s’est impliquée de façon dangereuse dans les conflits de la Mano River en soutenant notamment la rebéllion libérienne. Le présent rapport met en évidence les risques de dérives violentes qui menacent la Guinée du fait de son implication dans le conflit libérien et formule des recommandations afin de les réduire.
Les élections présidentielles du 21 décembre, dont l’issue ne fait presque plus aucun doute, ne devraient rien changer aux problèmes de fond que traverse le pays. Le processus politique reste bloqué par la manipulation du système électoral et par les divisions et faiblesses de l’opposition légale. Toutefois, l’absence de successeur officiel en cas de disparition du président laisse la porte ouverte aux appétits politiques. Les différents clans qui composent l’entourage présidentiel ont certes intérêt à assurer la continuité du régime pour préserver leurs privilèges. Cependant, les querelles qui les opposent constituent un élément d’instabilité et d’incertitude important. Dans ce contexte, de nombreux observateurs estiment que seule l’armée est en mesure d’assurer une transition politique en préservant la paix civile.
Toute la question reste de savoir si l’armée saura taire ses différends internes et s’accorder sur un candidat à la transition pour sauver son unité et ses privilèges. Un désaccord sur le nom du successeur de Conté pourrait faire éclater au grand jour les divisions générationnelles et ethniquesexistant au sein de l’armée. La crise de succession pourrait dès lors se révéler plus violente et plus durable que celle qui avait marquée la fin de l’ère Sékou Touré, premier président de la Guinée mort en 1984. Par ailleurs, les rapports ambigus qui unissent le pouvoir et l'armée constituent un autre élément d’incertitude. Dans le contexte d’un régime fragilisé par la maladie du président et le mécontentement populaire, des tentatives de coup d’Etat sont susceptibles de se produire même si l’armée demeure sous surveillance.
Les risques de dérive violente en Guinée ne sont pas seulement liés à une éventuelle crise de succession en capitale. Ils sont également liés à la propagation des violences armées que l’on observe depuis plusieurs années dans la région du fleuve Mano et plus précisément à la forte implication du Président Conté dans le conflit libérien. Cette implication aux côtés des rebelles libériens a contribué à nourrir les tensions entre les communautés qui peuplent la région forestière, une région frontalière avec le Libéria, le Sierra Léone et la Côte d’Ivoire. Par ailleurs, l’intense circulation des armes et des combattants irréguliers dans cette région constitue l’un des principaux facteurs d’inquiétude dans le pays. Ces combattants aux allégeances aléatoires pourraient demain servir les intérêts d’entrepreneurs politico-militaires désireux de semer le désordre et/ou tenter de prendre le pouvoir par les armes.
Il ne faut cependant pas négliger les éléments de stabilité qui distinguent la Guinée de ses voisins: restructuration des forces de sécurité, absence des médias de la haine, force du sentiment d’appartenance nationale – qui ne dissipe cependant pas les rancoeurs interethniques – et la volonté, parfois ambiguë, des puissances internationales de préserver la stabilité en Guinée.
Quoi qu’il en soit, la Guinée, à l’instar de la sous-région, semble aujourd’hui arrivée à un tournant décisif. Des risques de déstabilisation localisée à la crise de succession généralisée, la succession du régime de Conté s’inscrit dans un contexte chargé d’incertitudes. ICG attire l’attention sur ces risques en soulignant une fois de plus que les violences armées continueront d’agiter la région du fleuve Mano tant qu’une solution régionale incluant l’ensemble des pays concernés ne sera pas élaborée.
RECOMMANDATIONS
Au gouvernement guinéen :
1. Mettre en place des mesures qui pourront garantir le passage du régime autoritaire actuel à un gouvernement démocratiquement élu après la disparition du Président Lansana Conté, en particulier:
a) réconcilier les communautés en forêt, en établissant de toute urgence une commission d’enquête indépendante sur les violences qui marquent la région depuis le début des années 1990; et
b) libéraliser de toute urgence l’espace politique en permettant aux médias d’exprimer des points de vue différents sur l’avenir du pays.
2. Poursuivre l’effort de restructuration des forces de sécurité en l’étendant aux forces de police et de gendarmerie.
3. Stopper immédiatement tout soutien aux groupes armés étrangers, en particulier au LURD.
Aux principaux partenaires de la Guinée, en particulier la France, les États-Unis et les bailleurs de fonds :
4. Reconsidérer leurs politiques à l’égard de la Guinée, considérant que la disparition de Charles Taylor, ainsi que la montée de tensions internes en Guinée même, ont profondément changé l’équilibre régional, et développer notamment une politique qui insiste sur la nécessité d’une transition démocratique et d’un désengagement guinéen des guerres régionales, en particulier:
a) reconsidérer les programmes de coopération militaire existants dans le but de former une armée guinéenne adaptée à un gouvernement civil et démocratique, insistant notamment sur l’importance de l’éducation civique dans la formation des officiers et soldats;
b) conditionner les programmes de coopération militaire à une cessation immédiate de tout soutien par la Guinée aux groupes armés libériens; et
c) exiger l’établissement de garanties claires d’ouverture démocratique avant l’octroi de nouvelles aides.
Au Conseil de Sécurité :
5. Exprimer au gouvernement guinéen la préoccupation que cause au Conseil l’appui apporté par la Guinée au LURD, informer le gouvernement guinéen qu’il est en contravention de la résolution 1478 du Conseil concernant l’embargo sur l’exportation des armes au Libéria, et exiger publiquement que cette résolution soit respectée.
A l’UNICEF et à l’UNHCR :
6. Veiller à ce que les camps de réfugiés ne servent pas de base de recrutement à de quelconques mouvements rebelles.
A l’Union Européenne :
7. Continuer d’employer après les élections les disposition de l’article 96 de l’accord de Cotonou, lui permettant d’ouvrir des consultations avec ses partenaires en vue de renforcer le respect des droits de l’homme et de la démocratie dans les pays signataires du même accord, et demander au gouvernement guinéen d’établir une liste de mesures censées assurer le passage de pouvoir du gouvernement actuel à un gouvernement démocratiquement élu.
Freetown/Bruxelles, 19 décembre 2003