La Guinée en transition
Briefing Afrique N°37
11 avr. 2006
RESUME
Depuis bien trop longtemps, les personnalités publiques en Afrique et ailleurs rechignent à examiner les profonds problèmes de la Guinée. La forte position anti-impérialiste que le pays a adoptée depuis les années 60 lui a fait gagner le respect des pan-africanistes, mais l’attitude de non-intervention qui en résultait a depuis longtemps laissé place à l’indifférence et au cynisme. Il est désormais fort probable que le mandat de Lansana Conté s’achèvera par un coup d’État militaire, que certains semblent déjà prêts à accepter avant même que celui-ci ne se produise, comme s’ils y voyaient un moyen de préserver la souveraineté de la Guinée. Cependant, certains membres de l’élite civile guinéenne commencent enfin à considérer l’avenir du pays comme un sujet de préoccupation collective les concernant directement et ne devant pas être laissée entre les mains de tiers, qu’il s’agisse de l’armée ou de diplomates étrangers. Ils devraient être encouragés sur cette voie, notamment par les acteurs internationaux concernés.
Le mélodrame du 4-5 avril demande encore à être pleinement éclairés. La seconde annonce sur les ondes de la radio nationales d’un remaniement profond du cabinet fut interrompue par des soldats, puis le décret présidentiel y référant fut annulé et le premier ministre congédié. D’aucuns racontent que le premier ministre aurait falsifié une partie ou tout de ce décret, visiblement signé par le président, et qui aurait renforcé la position du premier ministre face à un clan rival proche du président. D’autres pensent que le clan autour du secrétaire de la présidence, Fodé Bangoura, auraient simplement convaincu le président de faire volte-face. Il importe peu de savoir laquelle de ces versions est la bonne. Toutes deux illustrent la décrépitude fondamentale du centre du gouvernement, proche de l’anarchie, incapable de prendre des décisions autrement que par les décrets d’un individu au mieux inconstant et qui pourrait désormais ne plus être entièrement apte à gouverner.
Au milieu de cette lutte peu reluisante pour le pouvoir, la société civile commence à formuler une vision pour l’avenir de la Guinée qui se base sur une succession civile pacifique. Les bailleurs de fonds devraient avoir honte de ne pas avoir fait davantage. L’Agence américaine pour le développement international (USAID) a réduit de deux tiers son budget, le Canada a fermé son ambassade et l’argent de l’Union européenne (UE), après une suspension des aides de plusieurs années pour cause de mauvaise gouvernance, commence tout juste à arriver au compte-gouttes. Alors que la société civile avance, les Guinéens sont accablés par la faim, le manque d’électricité et d’eau, le délabrement des infrastructures de communication et l’absence de services de santé et de soins.
Afin de permettre à ce nouvel élan d’autonomie de se généraliser à l’ensemble de la population, les organisations de la société civile, la presse et les syndicats ont besoin de recevoir dès à présent un soutien des bailleurs de fonds. Ces derniers devraient immédiatement se mettre au travail pour corriger les problèmes rencontrés lors des élections municipales de décembre 2005. Celles-ci ont été bien préparées mais se sont mal déroulées, en particulier à cause des cartes d’électeurs inappropriées et de l’absence de pouvoir de la commission électorale.
Les propositions formulées à la fin du mois de février et au début du mois de mars 2006 par la Concertation nationale, qui rassemble les partis politiques, les organisations de la société civile, les syndicalistes, les groupes de femmes et les jeunes, doivent également mieux prendre en compte les réalités du terrain. Or, seule une transition civile permettra leur application. Les appels à l’abolition de toutes les institutions existantes, depuis la Cour suprême jusqu’à l’Assemblée nationale, risquent plus probablement de pousser les hommes politiques civils du gouvernement dans les bras de l’armée plutôt que de les inciter, ainsi que les généraux et les colonels, à envisager une transition légale. La clé de l’avenir réside dans l’aptitude à combiner une situation idéale avec la situation actuelle. Il faudra construire en s’appuyant sur les modestes réformes politiques réalisées en 2005 et faire la distinction entre les interventions techniques nécessaires pour une plus grande transparence des élections et un dialogue à plus long terme, indispensable pour effectuer des changements de taille dans les pratiques politiques, tels que la mise en place d’un pouvoir judiciaire plus indépendant, la réalisation de réformes constitutionnelles et une réflexion sur les injustices du passé qui hantent la société guinéenne.
Le fait que le Président Conté, gravement malade, se soit rendu en Suisse pour y recevoir un traitement médical pendant la Concertation nationale fut une nouvelle illustration d’un fait déjà avéré : depuis deux ans, le président se désengage de plus en plus de la gestion quotidienne du gouvernement. L’opportunisme et le désarroi que ce désengagement provoque apparurent au grand jour les 4 et 5 avril. La grève générale, en revanche, profila la société civile comme un possible contrepoids à la « guerre des clans » qui domine le gouvernement. Pour reprendre les termes qu’un observateur a utilisés récemment au sujet de la Guinée, « le génie est sorti de sa lampe ».
Afin d’aider les Guinéens, qui commencent pour la première fois depuis plusieurs années à se tourner vers l’avenir,
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les bailleurs de fonds devraient accompagner leurs subventions de signaux diplomatiques clairs visant à établir qu’un gouvernement issu d’un coup d’État militaire (même si celui-ci comprenait un élément civil), serait isolé, ne serait pas reconnu et ne recevrait aucune aide internationale ;
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les acteurs internationaux devraient soutenir le dialogue amorcé au cours de la Concertation nationale suivant deux axes distincts mais complémentaires : tout d’abord, la préparation d’élections dans la transparence, qu’il s’agisse d’élections présidentielles, ou des élections législatives prévues pour 2007 ; le deuxième axe de discussion viserait à mettre en place une Conférence Nationale pour définir des objectifs sociaux, politiques et de gouvernance, et notamment des recommandations en matière de réforme constitutionnelle ;
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le Vatican devrait autoriser Msgr Robert Sarah, prêtre engagé très respecté, à diriger la Conférence nationale, si celle-ci devait l’élire à sa tête ; et
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en cas de vacance soudaine de la présidence, les acteurs internationaux devraient faire pression sur le président de la Cour suprême pour qu’il prolonge la période transitoire de 60 jours d’une durée suffisante pour permettre la révision des listes électorales, la préparations de cartes d’identité avec photographie pour les électeurs, et pour permettre aux partis politiques d’organiser leur campagne électorale ; par ailleurs, l’UE devrait libérer des fonds provenant du Fonds de développement européen pour rendre tout cela possible.
Dakar/Bruxelles, le 11 avril 2006