Reconstruire le Libéria : Risques et Perspectives
Rapport Afrique N°75
30 janv. 2004
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
Pays effondré, le Libéria est devenu dans les faits un protectorat des Nations Unies. L’entame de sa reconstruction politique et économique va dépendre du rythme auquel se répandra la sécurité à travers le pays. Les querelles entre leaders des groupes armés pour l’appropriation des postes ont quasiment paralysé le gouvernement transitoire. Ces seigneurs de la guerre ont tenté de bloquer le désarmement jusqu’à ce qu’ils aient obtenu plus de postes, mettant ainsi à mal le processus de paix dans son ensemble. Le cynisme et l’avidité affichés par les combattants et les leaders politiques du même acabit ont refroidi la confiance internationale alors que se tient la conférence des bailleurs les 5 et 6 février 2004.
Le rôle à jouer par la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) dans le rétablissement de la paix soulève également quelques questions. Nombreux sont ceux qui estiment que fort d’un mandat « Chapitre 7 », de 15000 soldats et de 1115 policiers civils, la mission ne peut pas échouer. Mais les problèmes de coordination interne et de gestion ont alimenté l’insécurité, ne serait-ce que dans le court terme. « La lune de miel des Nations Unies au Libéria est terminée » confessait fin 2003 à ICG un haut gradé de la MINUL, après les débuts calamiteux du processus de désarmement le 7 décembre.
Démarrer ce processus aussi tôt était une dangereuse erreur de calcul : la MINUL n’était pas prête et n’avait pas assez de soldats sur le terrain ; et la coordination entre les agences onusiennes mauvaise. L’absence de mise en place des mécanismes adéquats a conduit à des jours de chaos pendant lesquels neuf personnes (suspectées d’appartenir à de groupes armés) ont trouvé la mort et un soldat de la paix a été blessé. Des accrochages ont eu lieu entre les forces de la MINUL et les combattants loyalistes à l’ancien gouvernement (désormais officiellement reconnus comme formant l’une des trois factions armées) ainsi qu’à l’ex-président Charles Taylor. Si bien que le désarmement a été rééchelonné pour la fin février 2004, prévoyant plus de soldats de maintien de la paix et une coordination améliorée.
Les Libériens ont encore grand espoir que la MINUL aidera à établir une paix durable mais cela implique qu’elle ne commette plus d’erreurs coûteuses. Nul besoin de rappeler que l’échec du processus de paix engagé dans les années 90 est en partie dû à un piètre désarmement. Un nouvel échec serait lourd de conséquences dans une région aussi instable que l’Afrique de l’Ouest mais également pour les prochaines opérations de maintien de la paix ailleurs dans le monde. Il y a des indications inquiétantes selon lesquelles les dirigeants des Libériens Unis pour la Réconciliation et la Démocratie (LURD) et du Mouvement pour la Démocratie au Libéria (MODEL), les deux principaux ex-mouvements rebelles opposés au gouvernement de Charles Taylor, essayent de maintenir intact leurs forces de frappe, dans l’éventualité où leurs sponsors régionaux, respectivement la Guinée et la Côte d’Ivoire, les sollicitent pour mater quelque dissidence interne et prendre part dans leurs propres guerres.
Les principaux saboteurs sont ces politiciens de mèche avec les groupes armés. Les combattants sont souvent mieux disposés à l’égard de la paix que ne le sont leurs gourous politiques dont pas un n’a de vision politique à même de gouverner le Libéria. Au bout de cinq mois de processus de paix, il est devenu clair que certains politiciens sont prêts à mettre en péril la paix pour le gain d’un poste. Les deux ans de transition menés par les Nations Unies sont perçus comme une période où tout ce qu’il est possible de rafler à un état en faillite en vaut la peine. Les dissensions au sein du LURD peuvent également nuire à la bonne marche du processus de paix. La MINUL doit proposer des voies de réintégration suffisamment solides pour que les combattants se dégagent de l’escarcelle des politiciens, laissant ainsi ces derniers vulnérables et incapables de compromettre la paix. Autrement, ne pas savoir répondre aux attentes des combattants minerait les efforts de la MINUL et laisserait intacte la chaîne de commandement reliant les combattants aux chefs de faction.
La MINUL doit faire davantage pour permettre aux locaux de se réapproprier le pouvoir. Jusqu’à maintenant, elle a rechigné à déléguer aux Libériens des responsabilités et un pouvoir significatifs. Certes non sans raison car, d’une manière générale, elle n’a pas vraiment eu le choix. Pour appliquer les accords de paix, il est en effet difficile de faire confiance aux personnages avides, délictueux et criminels qui constituent ce mélange peu recommandable dont est pourvu le Gouvernement National Transitoire du Libéria (GNTL). L’action de son président, Gyude Bryant, est empêchée par le comportement sans scrupule des politiciens appuyés par les groupes armés.
Toujours est-il que les Libériens devront s’approprier et prendre la responsabilité du processus si les efforts de la MINUL portent leurs fruits. Il s’agit dès lors d’impliquer davantage et de conférer un rôle plus important aux chefs religieux, politiques ainsi qu’à ce qu’il reste de militants au mince tissu associatif de la société civile. Simultanément, la MINUL devrait être plus adroite et discrète dans son incitation aux Libériens, en particulier les anciennes factions combattantes, à concourir aux efforts de paix. Gagner la confiance des Libériens et en fin de compte la paix ne tient pas seulement à la fermeté des mots et à l’usage de la force, mais aussi à une diplomatie sereine.
Même si le Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies, Jacques Klein, et son équipe réussissent à engager un processus de désarmement viable et à ramener la sécurité à l’horizon des élections d’octobre 2005, la communauté internationale aurait tord de penser son travail achevé. En cela la conférence des donateurs est l’occasion d’offrir un véritable soutien international en faveur de plus de sécurité pas seulement au Libéria, mais aussi chez ses voisins. Klein évalue à pas moins de 200 millions de dollars les seuls besoins du Libéria en terme de reconstruction de l’infrastructure de base. Le rapport de l’évaluation menée par les Nations Unies en concertation avec le GNTL, la Banque Mondiale et d’autres chiffre à 500 millions de dollars le coût de la reconstruction jusqu’en décembre 2005. Les bailleurs doivent prendre acte que la reconstruction du Libéria requiert un engagement à long terme et une polarisation sur les questions difficiles. Parmi les premières tâches à entreprendre : assurer la sécurité sur le terrain; mettre en place un nouveau gouvernement et étendre son autorité à tout le territoire ; y faire régner l’état de droit ; et poursuivre l’aide humanitaire. Mais il est également important de remettre sur pied rapidement les infrastructures économiques et sociales délabrées afin de permettre le retour à la productivité au sein d’une société d’ex-combattants, de réfugiés et déplacés.
En marge de l’expertise technique nécessaire à la réforme de l’armée et de la police ainsi qu’à la restauration de l’infrastructure, les questions d’ordre politique et constitutionnel attrayant aux pouvoirs de la présidence doivent être traitées. Il faut veiller à extirper le pouvoir des mains de la clique politique de Monrovia. L’administration civile mérite d’être très largement améliorée en vue d’une meilleure gouvernance et d’une gestion plus saine des recettes fiscales et des dépenses afin d’empêcher la corruption de persister. Reconstruire le Libéria de l’intérieur et garantir à ses communautés brisées qu’elles ont tout à y gagner en souscrivant au développement, contribuera à améliorer leurs vies. Les bailleurs de fonds doivent savoir que le maintien de la paix dans la région Ouest africaine est le corollaire d’un Libéria stabilisé et bien gouverné.
RECOMMANDATIONS
A l’attention du Conseil de Sécurité des Nations Unies :
1. Encourager les États Membres à envoyer des troupes dans le cadre de la Mission des Nations Unies au Libéria dans un délai convenable.
2. Condamner les tentatives des groupes armés ou autres partis consistant à réinterpréter les Accords de Paix d’Accra et avertir clairement les chefs de ces mouvements qu’ils devront en répondre devant la Cour Pénale Internationale ou n’importe quelle autre institution adéquate, s’ils persistent à en violer les termes.
A l’attention de la Mission des Nations Unies au Liberia (MINUL) :
3. Garantir un meilleur contrôle aux checkpoints, principalement à Monrovia, afin d’éviter l’entrée d’armes dans la capitale.
4. Désolidariser les soldats-du-rang de leurs chefs en offrant aux premiers des perspectives fiables de réintégration et saisir la moindre occasion pour les persuader que les dividendes de la paix que leur propose ainsi la MINUL leur apporteront davantage que des seigneurs de la guerre opportunistes reconvertis en politiciens.
5. Engager un large segment de la société libérienne à prendre part au processus de désarmement et de réintégration.
6. Améliorer le niveau de cohésion et de communication internes entre les éléments civils et militaires de la mission et mieux se coordonner avec les agences de l’ONU et les organisations non gouvernementales sur les programmes de désarmement.
7. Coordonner avec la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire (MINUCI) et l’Opération française Licorne des patrouilles à la frontière côté ivoirien afin de réduire le flux de combattants et d’armes qui y transitent, et encourager la MINUCI et les forces de l’Opération Licorne à étendre la zone de confiance démilitarisée de l’Ouest de la Côte d’Ivoire à la frontière du Libéria.
A l’attention des Institutions Financières Internationales et des pays donateurs :
8. Commander un audit des fonds publics détournés par Charles Taylor et son entourage et exiger que les avoirs gelés sur divers comptes bancaires à travers le monde soient rapatriés dans le pays.
9. En invoquant le motif d’urgence, débloquer les fonds nécessaires pour financer la réintégration des ex-combattants libériens, y compris des programmes de formation professionnelle, d’accès à l’éducation et à l’emploi.
10. Étendre l’assistance au-delà de l’aide humanitaire et financer, conformément à l’évaluation menée par les Nations Unies, des programmes favorisant des changements politiques et économiques concertés, en ciblant plus particulièrement :
a) la réforme de la sécurité nationale, en procédant notamment au démantèlement total des milices, des unités paramilitaires de police et des armées privées, ainsi qu’en accentuant la formation sur le respect des Droits de l’Homme dispensée à la nouvelle armée nationale et à la police ;
b) la réforme politique, en consolidant notamment les structures gouvernementales défaillantes et en instaurant un système de gouvernance transparent et responsable ;
c) la réforme économique, à l’aide d’un système centralisé de recouvrement d’impôts, d’un passage en revue de tous les contrats et monopoles, d’une réforme du système de taxation, et d’une meilleure gestion du budget et des ressources naturelles ;
d) la réforme judiciaire et des Droits de l’Homme, par l’accumulation et le contrôle des preuves d’abus, ainsi qu’en développant les droits juridiques, de meilleures pratiques juridiques et la réforme pénale ;
e) l’éducation, en commençant par payer les enseignants et par favoriser à l’aide de moyens financiers le retour des jeunes à l’école ;
f) la réforme de la société civile, en soutenant notamment des institutions susceptibles de contrebalancer le manque de légitimité du Gouvernement National Transitoire Libérien.
11. Penser au-delà de Monrovia et encourager la décentralisation en basculant directement l’aide vers l’intérieur dévasté du pays afin de favoriser les structures locales, ainsi que la vie politique et économique de base.
12. Approuver la tenue d’une conférence consultative propre à promouvoir un dialogue sur la réforme constitutionnelle, et plus particulièrement sur les limites à apposer au pouvoir du président, une meilleure séparation des pouvoirs, et un changement des restrictions sur la nationalité et la citoyenneté.
13. Commencer à réfléchir à des approches régionales de développement susceptibles d’influer sur les facteurs d’instabilité qui affectent le Libéria à partir des pays voisins.
14. L’Union Européenne serait bien inspirée de continuer à conditionner son aide au respect par le Gouvernement National Transitoire des critères relatifs aux Droits de l’Homme établis en vertu de l’article 96 de l’Accord de Cotonou.
A l’attention du Gouvernement américain:
15. Offrir un transport aérien ainsi qu’une assistance en terme d’équipement aux troupes des pays contributeurs afin de s’assurer que les 6000 soldats de la MINUL restant à déployer pour atteindre les 15 000 hommes sur le terrain le seront bien d’ici la fin février 2004.
A l’attention du Président du Gouvernement National Transitoire du Libéria:
16. Continuer de mettre en garde les mouvements armés que s’ils ne remplissent pas leur part d’obligations dans le cadre de la réforme de l’état, le pays à propos pourrait perdre le soutien indispensable des bailleurs.
17. Travailler en vue de stimuler et de gagner le soutien de la société civile de manière à rendre plus légitime sa fonction aux yeux de la population et de focaliser l’attention sur les efforts de reconstruction.
Freetown/Bruxelles, le 30 janvier 2004
La version française de ce rapport a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.