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Niger : un autre maillon faible dans
le Sahel ?

Rapport Afrique N°208 19 sept. 2013

SYNTHESE

Le double attentat du 23 mai 2013 qui a visé la caserne d’Agadez et une usine du groupe Areva à Arlit, suivi le 1er juin d’une évasion violente à la prison de Niamey, posent avec une acuité nouvelle la question de la stabilité du Niger. Face à un environnement régional dégradé, le président Mahamadou Issoufou et ses alliés occidentaux ont jusqu’ici privilégié une réponse sécuritaire. Comme ailleurs au Sahel, cette stratégie présente d’importantes limites. La focalisation excessive sur les menaces externes risque d’éclipser des dynamiques internes importantes comme les tensions communautaires, le déficit démocratique ou la marginalisation croissante de sociétés rurales appauvries. Les arbitrages financiers en faveur des dépenses sécuritaires risquent de se faire au détriment d’investissements sociaux pourtant indispensables dans un pays confronté à d’importants défis démographiques et économiques. La menace de la contagion terroriste depuis les pays voisins existe mais elle n’est réellement préoccupante au Niger que parce qu’elle gagnerait un corps social particulièrement affaibli dans un contexte politique lui-même fragilisé.

Le Niger a surtout suscité l’intérêt de partenaires extérieurs pour ses réserves d’uranium et, plus récemment, de pétrole. Sa stabilité politique fait depuis peu l’objet d’une attention renouvelée. Depuis quelques années, la zone sahélo-saharienne est perçue par les pays occidentaux comme un espace particulièrement dangereux marqué par la montée de l’insécurité, les crises politiques et les flux mal contrôlés d’hommes, d’armes et d’autres biens licites et illicites. La guerre civile de Libye en 2011, la crise malienne de 2012 et l’intensification récente des confrontations armées entre forces gouvernementales et Boko Haram dans le Nord du Nigéria affectent le Niger. Revendications, armes et combattants circulent en s’affranchissant des frontières. Face aux crises qui secouent ses voisins, le Niger fait encore figure de fragile îlot de stabilité. Ses alliés occidentaux et régionaux veulent y endiguer la montée des périls et, à leurs yeux, la principale menace est l’islamisme radical d’al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), de Boko Haram et du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO).

Depuis 2011, les forces de sécurité du pays sont en alerte avec l’appui de forces occidentales désormais présentes au Niger. Elles contribuent également à la Mission de stabilisation des Nations unies au Mali (Minusma) à travers un bataillon déployé dans la région de Gao, à proximité du Niger. Le pays est désormais intégré à des stratégies sécuritaires qui lui procurent protection tout en le dépassant : point d’appui de l’opération militaire française conduite au Mali, élément central de la stratégie de l’Union européenne pour la sécurité et le développement au Sahel, et objet d’une assistance et d’une présence militaire américaines inédites. Encouragé par ses alliés à mettre à niveau son outil sécuritaire, le régime nigérien a également procédé à une augmentation substantielle de ses dépenses militaires. Mais cette orientation essentiellement sécuritaire risque de conduire à des réallocations de ressources au détriment de secteurs sociaux déjà mal en point.

La stratégie sécuritaire au Sahel poursuivie depuis une dizaine d’années a pourtant montré ses limites au Mali voisin. Au Niger, elle sera d’un faible secours pour permettre au président Issoufou de bâtir un pacte de confiance avec la population. Le régime actuel, fruit d’une transition militaire achevée en 2011, est encore fragile. Le programme dit de « la Renaissance », ambitieux programme de réformes et de réalisations promises par le président, a suscité beaucoup d’espoirs mais tarde à faire sentir ses résultats. La contestation sociale prend déjà de l’ampleur. Cette situation attise les ambitions politiques, et les tensions suscitées par la formation du gouvernement d’union nationale en août 2013 montrent les fragilités de la démocratie nigérienne. Par ailleurs, comme dans le reste de la bande sahélo-saharienne, le Niger n’échappe pas à la suspicion d’infiltration des institutions politiques et sécuritaires par des réseaux criminels transnationaux. La plus grande menace se situe là, entre profonde détresse socioéconomique des populations et insuffisante consolidation démocratique.

Le Niger ne se résume cependant pas à ses faiblesses. En 2009, la tentative de maintien au pouvoir du président Mamadou Tandja par un passage en force a montré qu’il existait une société civile combative et des institutions profondément attachées aux valeurs démocratiques. De son côté, l’armée a certes fait irruption dans la vie politique mais est retournée dans les casernes au terme d’une transition relativement courte. Certes ces acquis sont encore fragiles. L’armée, historiquement très influente, pourrait intervenir à nouveau en cas de blocage des institutions. Une partie des animateurs de la société civile s’est laissé coopter par le pouvoir. Plus largement, corruption et impunité demeurent des maux endémiques. A l’instar du Mali, la déception née d’une construction démocratique encore déficiente nourrit le développement d’une société civile islamique particulièrement critique. Celle-ci constitue autant une force de contestation radicale, potentiellement violente, qu’une entreprise plus pacifique de « remoralisation » de la vie publique.

Enfin, la problématique touareg n’a pas encore trouvé son règlement définitif au Niger, même si la question semble aujourd’hui mieux gérée qu’au Mali voisin. Les oppositions générationnelles, claniques et sociales divisent la société touareg. Une partie des élites bien intégrées à l’Etat n’a plus guère de raison de se retourner contre lui. D’autres continuent par contre d’agiter la menace d’une reprise des armes par conviction ou pour défendre une position d’intermédiaires privilégiés. La lassitude a gagné une population déçue par des rebellions qui n’ont pas tenu leurs promesses. Il n’en reste pas moins que les jeunes générations du Nord ont peu d’alternatives aux trafics et à la mobilisation armée pour sortir du marasme économique.

Les populations du Niger ont moins besoin d’un Etat voué au tout-sécuritaire que pourvoyeur de services, d’une économie créatrice d’emplois, d’un Etat de droit et d’un système démocratique renforcé. Le président Issoufou devrait maintenir les efforts engagés dans la réalisation de ces objectifs. Ces derniers contribueront à la sécurité et à la stabilité du pays au moins tout autant que les approches plus étroitement militaires et antiterroristes.

Dakar/Bruxelles, 19 septembre 2013
 
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