Le Kenya en crise
Rapport Afrique N°137
21 févr. 2008
SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
Depuis l’annonce le 30 décembre 2007 des résultats contestés de l’élection présidentielle qui donnaient vainqueur le président sortant, Mwai Kibaki, le Kenya vit la crise politique la plus grave depuis son indépendance. Plus de 1000 personnes sont mortes et 300 000 ont été déplacées dans des violences à caractère ethnique. Alors que l’ancien Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, mène des négociations en vue d’un règlement politique, le calme est partiellement revenu mais la situation reste explosive. Pour s’attaquer aux racines de cette crise, il ne suffira pas à l’équipe Annan d’encadrer la négociation d’un accord sur les mécanismes d’une transition entre opposants politiques et de prévoir des négociations sur les réformes à entreprendre. Parvenir à un règlement durable de la crise demandera d’examiner en détail un ensemble de questions – partage du pouvoir, réformes législatives et constitutionnelles, politiques économiques – afin de convaincre les auteurs des violences de déposer les armes. Pour que les négociations aboutissent, la communauté internationale doit augmenter la pression, notamment en imposant la conditionnalité de son aide, et en appliquant des sanctions ciblées contre les agitateurs.
L’autorité de l’État s’est effondrée dans les bastions politiques du Mouvement démocratique Orange (ODM). Les fidèles à son chef, Raila Odinga, sont descendus dans les rues pour manifester violemment contre le vol de la présidence par Kibaki et pour prendre une revanche sur les communautés kikuyu et lisii, qu’ils estiment partisanes de Kibaki. Les forces de sécurité ont réagi avec une grande brutalité et les membres des communautés qui soutiennent l’ODM ont été la cible d’attaques violentes de la part des supporters de Kibaki.
L’Union africaine (UA) a mandaté une équipe de dirigeants africains distingués sous la houlette de Kofi Annan pour assurer la médiation dans cette crise. Peu après leur arrivée sur place le 22 janvier, ils ont organisé une rencontre entre Odinga et Kibaki, dont ils ont obtenu la promesse de parvenir à une solution négociée. Les parties ont fait des concessions et discutent à présent d’un accord de transition qui pourrait aboutir à de nouvelles élections dans deux ans, des réformes constitutionnelles et judiciaire à entreprendre et de la mise en place d’une commission vérité, justice et réconciliation qui devrait aider à cicatriser les blessures.
Néanmoins, de sérieux obstacles demeurent. Les groupes armés poursuivent leur mobilisation dans les deux camps. L’ODM, qui a remporté une nette victoire lors des élections parlementaires de décembre, a cessé d’appeler à une action de masse et se sert des négociations en cours pour redorer son blason sur la scène internationale après avoir perdu de son prestige à l’occasion des violences. Ses plus fidèles partisans font pourtant pression sur lui pour qu’il exige rien moins que la présidence et ils pourraient facilement relancer des affrontements violents si la coalition du Parti de l’unité nationale (PNU) continue de camper sur ses positions.
La coalition de Kibaki essaie de gagner du temps pour épuiser la résistance de l’opposition aussi bien que pour entamer la fermeté de la communauté internationale. Elle bénéficie des pouvoirs considérables de la présidence, notamment d’un accès illimité aux ressources publiques. Cette coalition répète qu’elle contrôle la situation et qu’il n’y a pas de vide à la tête du pays ; elle a tendance à considérer la mission de l’équipe Annan comme accessoire et apporte son soutien à des processus alternatifs de réconciliation ; elle cherche à ce que les pays voisins reconnaissent l’élection de Kibaki et continue de résister à un véritable partage du pouvoir exécutif.
Alors que la médiation se concentre sur un accord de partage du pouvoir et sur un accord de transition qui conduira à de nouvelles élections, elle a reporté à plus tard des discussions tout aussi importantes concernant les réformes et la politique économique qu’un gouvernement transitoire efficace devrait adopter – ces discussions auraient lieu d’ici un an. Il s’agit là d’une approche risquée. L’équipe Annan devraient encourager les parties à aborder ces sujets immédiatement.
Trois séries de questions supplémentaires doivent faire l’objet de discussions pour pouvoir mettre au point les détails d’un accord de partage du pouvoir. La première concerne les réformes constitutionnelles et législatives qu’il sera nécessaire d’entreprendre durant la période de transition, notamment une réforme complète des lois électorales. La deuxième concerne les politiques économiques qui doivent être mises en œuvre pendant cette même période. La troisième concerne les détails concrets, notamment le calendrier de mise en œuvre et le cadre institutionnel, de la procédure à suivre pour mettre fin à la violence et faire face à la crise humanitaire. L’ODM et le PNU ne contrôlent pas les violences sur le terrain. Il n’existe une chance de restaurer l’autorité de l’État et d’empêcher une reprise des combats que si les dirigeants locaux comprennent que leurs revendications sont effectivement prises en compte et que des mesures concrètes seront mises en places rapidement. Les partenaires des milieux économiques et de la société civile devraient également être associés aux négociations portant sur les réformes institutionnelles et sur la politique économique.
Ces objectifs ne pourront être atteints sans la pression de la communauté internationale. En plus d’imposer une solution négociée à la crise en tant que condition à une aide financière bilatérale et multilatérale, les acteurs internationaux devraient adopter une politique générale de restriction sur les visas et de gel des avoirs à l’encontre de ceux qui ont soutenu et organisé les violences ou qui ont bloqué le processus politique d’une façon ou d’une autre. Certains extrémistes du camp Kibaki ont besoin d’une certaine crédibilité au niveau international pour continuer à faire prospérer leurs affaires, aussi la perspective d’en faire des parias peut-elle s’avérer efficace pour les encourager à faire des concessions dans le cadre des négociations et à faire preuve de bonne foi dans la mise en œuvre de l’accord auquel celles-ci devraient aboutir.
Les enjeux de cette crise s’étendent bien au-delà du seul Kenya, dont la santé politique et économique est un élément essentiel à la sécurité et à la prospérité de l’Afrique centrale et de l’est et influe également sur la façon dont les investisseurs évaluent l’avenir du continent dans son ensemble. La stabilité du Kenya est déterminante pour l’accès de la région aux ressources énergétiques et aux fournitures de base et garantit un environnement relativement sûr pour des centaines de milliers de réfugiés somaliens et soudanais. Mais il ne suffira pas de se concentrer sur un accord de partage du pouvoir entre l’ODM et le PNU pour restaurer la situation.
RECOMMANDATIONS
À l’équipe de médiation dirigée par Kofi Annan :
1. Proposer d’entamer immédiatement et rapidement des discussions dans trois domaines supplémentaires tandis que les négociations détaillées sur la structure et la composition de l’accord de partage du pouvoir se poursuivent :
a) les réformes constitutionnelles et législatives, y compris la refonte complète du processus électoral ;
b) les politiques économiques, notamment des programmes d’acquisition et redistribution immédiates de terres et de création d’emplois ; et
c) un cadre et des procédures de mise en œuvre des engagements pris pour mettre fin à la violence et résoudre la crise humanitaire, (institutions, calendrier de mise en œuvre et garanties internationales).
2. Associer les partenaires de la société civile aux discussions sur les réformes constitutionnelles et législatives et les partenaires du monde des affaires aux discussions sur les politiques économiques.
Au gouvernement kényan et à la coalition PNU :
3. Participer de façon constructive aux négociations sur le partage du pouvoir et saisir l’occasion des débats sur les réformes constitutionnelles et sur les politiques économiques pour négocier des garanties concernant la poursuite des réformes entreprises par l’administration Kibaki.
4. Restaurer la sécurité dans les camps de personnes déplacées et suspendre toutes les politiques de réinstallation de ces personnes jusqu’à ce qu’un nouveau cadre ait été convenu entre les parties.
5. Veiller à ce que toutes les victimes de violence aient un accès égal aux ressources humanitaires et autres ressources destinées à la reconstruction.
6. Arrêter et juger les chefs de la secte Mungiki ainsi que les politiciens qui soutiennent ses activités afin d’écarter tout soupçon envers l’État de soutenir la réapparition de cette secte.
7. Suspendre immédiatement tous les officiers de police en fonction dans les zones où ont eu lieu des exécutions arbitraires, notamment à Nairobi, Kisumu, Kakamega, Nakuru, Naivasha, Sotik et Kericho.
Aux dirigeants de l’ODM :
8. Participer de façon constructive aux négociations et soutenir l’ouverture immédiate de discussions détaillées sur les réformes constitutionnelles et les politiques économiques qui devraient avoir lieu durant la période de transition, afin de rassurer les éléments durs du PNU quant à ses politiques économiques ainsi que de répondre aux revendications des extrémistes parmi ses électeurs.
9. Condamner publiquement et menacer de sanctions tout dirigeant de l’ODM coupable d’incitation à la haine ethnique et exprimer leur sympathie pour les victimes kikuyu de la violence.
Aux États-Unis, à l’UE et ses États membres, au Canada, à l’Afrique du Sud et autres partenaires internationaux :
10. Soumettre leur aide à la conclusion d’un accord négocié reprenant l’ensemble des éléments mentionnés ci-dessus.
11. Mettre en œuvre et étendre les interdictions de visas déjà annoncées par les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et la Suisse en gelant les avoirs financiers des individus directement impliqués dans la violence ou qui l’ont encouragée ou encore ceux qui ont bloqué d’une quelconque façon le processus de négociations, et mettre à l’index leurs entreprises par la publication d’une liste noire sur les marchés financiers.
Au procureur de la Cour pénale internationale (CPI) :
12. Entamer un examen préliminaire des crimes et atrocités présumées commises au Kenya et tenir compte des résultats et commentaires de la mission d’enquête de l’Office du Haut Commissaire des Nations unies pour les Droits de l’Homme (OHCHR) une fois qu’ils auront été publiés.
Nairobi/Bruxelles, 21 février 2008