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Nord de l’Ouganda : saisir l’occasion d’instaurer la paix

Rapport Afrique N°124 26 avr. 2007

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Alors que les négociations de paix doivent reprendre le 26 avril dans la ville de Juba, dans le sud du Soudan, on peut encore espérer que le processus de paix qui a débuté il y a dix mois entre l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) et le gouvernement ougandais mette fin à l’un des conflits les plus longs et les plus brutaux en Afrique. Le processus de paix actuel est plus structuré et met en jeu un plus grand nombre d’acteurs qu’aucun des efforts qui ont été entrepris par le passé pour mettre un terme à ce conflit de vingt ans. Il bénéficie d’un plus grand engagement extérieur (même si cet engagement n’est pas encore tout-à-fait approprié) et a déjà donné des résultats considérables, comme le départ de la plupart des combattants de la LRA du nord de l’Ouganda. Par ailleurs, la mise en œuvre de l’accord qui a mis fin à la guerre civile entre le nord et le sud du Soudan a réduit la marge de manœuvre de la LRA en même temps que celle de l’armée ougandaise.

Mais il est probable que ce contexte politique favorable ne dure pas et se contenter de relancer le processus de paix tel quel serait le condamner à l’échec. Il présente en effet d’importantes faiblesses en termes de représentation, de structure et de contenu qui sont autant de limites à son efficacité. La délégation de la LRA, composée en majorité de membres de la diaspora acholie qui n’ont pas directement pris part au conflit, souffre d’un manque de compétence, de crédibilité et de cohérence. L’ordre du jour des négociations est négocié point par point, aussi les progrès sont-ils contrariés par l’échec à mettre en œuvre pleinement l’accord de cessation des hostilités et par un désaccord fondamental sur les solutions globales à apporter au conflit. De plus, les négociations de Juba ne constituent pas le forum adéquat pour aborder les problèmes sociaux, politiques et économiques sous-jacents dans le nord, dont la résolution serait pourtant d’une importance capitale pour mettre fin à la division nord/sud en Ouganda et pour rompre le cycle de violence qui secoue le pays depuis 1986.

Pour réussir, le processus de paix global devrait être mené sur deux fronts parallèles. D’une part, les négociations de Juba devraient se concentrer sur la fin du conflit militaire et proposer une feuille de route générale pour faire face aux revendications générales qui devront être examinées et qui concernent entre autres la responsabilité des coupables de crimes graves. D’autre part, le gouvernement et les donateurs devraient s’engager à Juba à poursuivre leurs discussions sur l’avenir du pays au sein d’un forum plus large réunissant un plus grand nombre d’acteurs ougandais. Les Ougandais du nord, entre autres les chefs traditionnels acholis et la société civile, notamment les femmes et les jeunes, devront avoir plus de poids au sein de ce forum pour pouvoir orienter les initiatives de développement, de réhabilitation et de réconciliation dans leur communauté.

Le retrait temporaire des rebelles des pourparlers depuis le 12 janvier a fourni une occasion de remodeler les efforts de médiation, d’étendre l’engagement d’acteurs extérieurs et de renforcer le processus de paix, désormais plus solide et plus institutionnalisé. Dans un effort pour ramener la LRA à la table des négociations, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Congo, la Tanzanie et le Mozambique ont accepté de se joindre aux discussions en tant qu’observateurs. Le gouvernement du Sud Soudan, qui est à l’origine de la reprise des négociations à Juba, doit désormais veiller à ce qu’une infrastructure efficace soit mise en place pour gérer les aspects logistiques et techniques de ces discussions. Au sein de la hiérarchie rigide de la LRA, Joseph Kony est le personnage central qui pourrait permettre d’aboutir à un accord de paix et il faut accroître les efforts faits pour l’amener à négocier. Un intermédiaire respecté, probablement le nouvel Envoyé spécial de l’ONU pour les zones où opère la LRA et ancien président du Mozambique, Joaquim Chissano, devrait lui proposer directement un ensemble de garanties concernant sécurité et moyens d’existence pour lui-même comme pour ses hommes, garanties qui serviraient de base de discussion. Les négociations devraient être réorganisées de façon à ce que des groupes de travail puissent réfléchir en parallèle sur différents thèmes abordés.

Les deux camps doivent être persuadés, grâce à une pression dans les domaines spécifiques appropriés, que la paix est la seule option qui vaille le coup. L’enquête de la CPI, bien que controversée, a fait monter la pression sur la LRA, dont les dirigeants qu’elle a mis en accusation sont ainsi incités à négocier. Cette enquête devrait se poursuivre au moins jusqu’à ce qu’une paix juste soit mise en place dans le pays, notamment de robustes mécanismes garantissant que les coupables de crimes graves devront rendre des comptes.

L’ONU, par le biais d’une commission d’experts, et les pays d’accueil devraient enquêter sur les membres de la diaspora qui font obstacle au processus de paix en apportant un soutien matériel et financier à la LRA et éventuellement leur appliquer des sanctions. Un plan de secours concernant une stratégie sécuritaire régionale contre la LRA pour le cas où les négociations de Juba échouaient doit être envisagé dès maintenant. Il doit s’accompagner d’une initiative visant à assurer la coopération militaire et politique entre l’Ouganda, le gouvernement du Sud Soudan, le Congo et les missions de l’ONU au Soudan (MINUS) et au Congo (MONUC). Les donateurs, qui financent 40 pour cent du budget de l’Ouganda, doivent clairement indiquer au gouvernement qu’ils ne soutiendront aucune action militaire contre la LRA au Congo en cas d’échec des négociations et que le financement du développement dans le nord de l’Ouganda ne se fera que si les dirigeants locaux participent activement à ces négociations.

RECOMMANDATIONS

Aux dirigeants de la LRA :

1.  Renforcer la délégation de Juba en lui adjoignant de hauts gradés et des décideurs politiques.

2.  Respecter dans leur intégralité les termes de l’accord de cessation des hostilités, notamment en déplaçant tous ses combattants vers les zones de rassemblement désignées et mettre fin à tous leurs mouvements vers la République centrafricaine.

Au gouvernement ougandais :

3.  Tirer parti au maximum de la situation sécuritaire qui a connu une amélioration dans le nord pour développer une politique agraire nationale efficace, démilitariser le secteur de la sécurité en renforçant les capacités de la police, rétablir l’autorité de la loi en mettant en place des tribunaux et améliorer les services essentiels destinés aux personnes civiles déplacées.

4.  Appuyer la mise sur pied d’un forum en Ouganda qui mette en jeu une plus grande variété d’acteurs afin de planifier le développement, la réhabilitation et la réconciliation dans la région du nord et aider à réduire les tensions nord/sud.

À l’équipe de médiation :

5.  Poursuivre des discussions directes avec la LRA de manière plus soutenue, notamment en passant par un intermédiaire respecté qui proposerait à Joseph Kony une série de garanties.

6.  Restructurer les négociations afin que les groupes de travail puissent aborder en parallèle les cinq points à l’ordre du jour.

7.  Privilégier un processus à deux niveaux :

a) d’une part, les négociations de Juba devraient servir à établir la paix avec la LRA, établir une feuille de route pour faire face aux problèmes structurels sous-jacents dans le nord de l’Ouganda et garantir les engagements pris par le gouvernement pour faire face à ces problèmes et par les donateurs pour soutenir ce processus ; et

b) d’autre part, un forum ougandais plus large, réunissant une plus grande diversité d’acteurs guidés par les principaux acteurs concernés, notamment les chefs traditionnels acholis, des femmes et des jeunes, afin de réfléchir au développement, à la réhabilitation et à la réconciliation des zones touchées par le conflit.

8.  Commencer à préparer les communautés du nord et de l’est de l’Ouganda à jouer un rôle actif au sein de ce forum ougandais afin d’établir une paix durable.

Au gouvernement soudanais :

9.  Ne pas interférer dans les pourparlers de Juba et mettre fin à tout approvisionnement militaire à la LRA au Soudan comme en République centrafricaine.

Au gouvernement du Sud Soudan :

10.  Réaffirmer en privé et publiquement à la LRA que sa sécurité sur le sol soudanais est assurée tant qu’elle reste engagée dans le processus de paix.

À la MINUS :

11.  Déployer des troupes autour des zones de rassemblement et chercher à obtenir du Conseil de sécurité de l’ONU un mandat spécifique et des moyens supplémentaires pour appuyer de manière adéquate les pourparlers de Juba.

À l’Envoyé spécial de l’ONU Joaquim Chissano :

12.  Créer un bureau à Juba pour coordonner à la fois l’ensemble des engagements internationaux à soutenir ces pourparlers et entretenir des contacts avec les États-Unis et le Royaume-Uni en particulier concernant une initiative visant à consolider les relations entre l’Ouganda, le Congo et le gouvernement du Sud Soudan, et une stratégie conjointe d’endiguement de la LRA.

Aux gouvernements britannique et américain :

13.  Nommer de hauts diplomates pour travailler en étroite collaboration avec l’Envoyé spécial de l’ONU et faire pression sur le gouvernement ougandais pour qu’il appuie la stratégie sur deux niveaux décrite plus haut et s’abstienne de menacer d’intervenir militairement au Congo.

14.  Lancer, en coopération avec l’Envoyé spécial de l’ONU, une initiative de coopération diplomatique et militaire entre l’Ouganda, le gouvernement du Sud Soudan, le Congo, la MINUS et le MONUC qui prévoie :

a) un engagement à coopérer et échanger des informations afin de stabiliser les zones frontalières communes et à s’abstenir de menacer de mener des opérations militaires sur le territoire les uns des autres ;

b) une stratégie conjointe d’urgence pour endiguer les mouvements de la LRA et empêcher des incursions en Ouganda dans l’éventualité d’un échec des négociations de Juba ; et

c) un mécanisme conjoint de suivi et d’échange d’information sur tous les mouvements de groupes armés dans les zones frontalières.

15.  Fournir le financement, la formation et l’assistance militaire nécessaires pour appuyer le déploiement des troupes congolaises et du MPLS pour endiguer les mouvements de la LRA dans les zones où les rebelles sont présents.

Au Conseil de sécurité des Nations unies :

16.  Former une commission d’experts pour enquêter sur les sources de financement et de soutien militaire dont bénéficie la LRA ; appliquer des sanctions à ses fournisseurs nationaux et internationaux et encourager les États membres à engager des poursuites contre les Ougandais de la diaspora qui lèvent des fonds pour la LRA ou lui fournissent des armes depuis leur pays d’accueil.

17.  Demander aux États membres d’apporter un plus grand soutien financier et logistique aux efforts déployés par l’Envoyé spécial et son équipe.

Aux donateurs :

18.  Avertir le gouvernement ougandais que toute intervention militaire unilatérale et non autorisée en dehors de ses frontières aura des conséquences, par exemple la suspension du soutien budgétaire direct et d’autres formes d’aide qu’il reçoit, et soumettre la réhabilitation et la reconstruction dans le nord de l’Ouganda à la participation active des représentants du nord, notamment de la société civile, au processus de paix.

Kampala/Nairobi/Bruxelles, 26 avril 2007

 
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