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Une stratégie régionale pour en finir avec l’Armée de résistance du Seigneur

Rapport Afrique Nº157 28 avr. 2010

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

L’Armée de résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, ou LRA) est devenue un problème régional qui nécessite une solution régionale. L’opération Lightning Thunder, lancée en décembre 2008, est la dernière tentative de l’armée ougandaise pour éradiquer militairement le groupe rebelle originaire du nord de l’Ouganda. Cette opération a été un échec. Après l’attaque initiale, de petits groupes de combattants de la LRA se sont dispersés en République démocratique du Congo (RDC), au Sud-Soudan et en République centrafricaine (RCA), où ils survivent maintenant en attaquant des civils. Alors que les forces de sécurité nationale sont trop faibles pour protéger leur population dans ces pays, l’armée ougandaise, bénéficiant du soutien américain, est exclusivement orientée vers la traque de Joseph Kony, le chef de la LRA. Les Ougandais ont progressivement affaibli les forces de la rébellion et rendu la communication interne au sein du groupe plus difficile. Cependant, bien que désorganisés, les combattants de la LRA restent un terrible danger pour la population civile vivant dans cette zone transfrontalière incontrôlée. Les armées nationales, l’ONU, et la population civile doivent donc mettre en commun leurs renseignements et coordonner leurs efforts de manière innovante, s’ils veulent en finir avec la LRA une fois pour toutes.

Alors que le processus de paix de Juba aboutissait à une impasse, le président ougandais Museveni s’est efforcé de convaincre le Sud-Soudan et la RDC de participer à une opération militaire conjointe contre la LRA. Pour cela, il a dû surmonter leur défiance à l’égard de l’armée ougandaise, notoirement connue pour ses exactions contre les civils et l’exploitation illégale de ressources naturelles sur le territoire de ses voisins. Les Etats-Unis ont également usé de leur poids diplomatique pour faire avancer les discussions. Même si le Sud-Soudan et le Congo ont finalement donné leur accord, l’Ouganda a compromis ses propres chances de succès en négligeant de coordonner son action avec ses partenaires, leur donnant ainsi peu de raison de s’engager dans la lutte contre la LRA. En l’oc­currence, le mauvais temps et des fuites ont fait échouer l’opération Lightning Thunder dans son objectif premier, à savoir l’élimination de Kony. Un manque de planification à long terme a ensuite permis à la LRA d’effectuer une sanglante démonstration de force contre les civils congolais.

La LRA a depuis profité de l’incapacité du Congo, du Sud-Soudan et de la Centrafrique à contrôler leurs zones frontalières. Des petits groupes rapides de la LRA attaquent ainsi les villages non-protégés pour se ravitailler en nourriture et en habits et capturer de nouvelles recrues, avant de retourner se cacher dans la forêt. Les tueries et les mutilations font partie de la stratégie de terreur de la LRA visant à dissuader les survivants de coopérer avec l’armée ougandaise ou les autres armées nationales. Même avec l’aide de l’imagerie satellitaire et des moyens d’écoute américains, l’armée ougandaise, la seule force véritablement engagée dans cette chasse à l’homme, a connu de grandes difficultés pour suivre la trace de ses cibles. Censée être une offensive soudaine et fatale, la mission d’origine s’est progressivement transformée en une lente et très coûteuse campagne d’usure à travers trois pays. Elle a aussi engendré des coûts humains inacceptables au sein de la population civile locale, et n’a pratiquement pas été tenue responsable de l’absence de protection des civils. En raison de la faiblesse de ces trois forces de sécurité étatiques et des moyens limités des missions des Nations unies au Congo et au Sud-Soudan, les civils n’ont eu d’autre choix que de se débrouiller par eux-mêmes, ce qu’ils ont réussi à faire dans bien des cas.

En mars 2010, les services de renseignement ougandais ont signalé que Kony avait brièvement fait une incursion au sud de la région du Darfour, au Soudan, dans l’espoir de recevoir un soutien du gouvernement de Khartoum, son ancien bienfaiteur. Il semble maintenant qu’il soit revenu en RCA, là où la majeure partie de ses forces demeurent. Mais, avec des groupes si mobiles et si dispersés, il est difficile de cerner avec exactitude sa localisation ainsi que le nombre actuel de combattants de la LRA. Cependant, au fur et à mesure que l’armée ougandaise tue et capture davantage d’officiers Acholi, le noyau de fidèles de Kony se rétrécit. Cela fragilise la cohésion de la LRA, qui repose principalement sur le contrôle qu’exerce, via la peur et la violence, le commandement sur ses troupes. Les moyens d’écoute fournis par les Etats-Unis à l’armée ougandaise rendent aussi toute communication, autre que par messagers, dangereuse pour la LRA. En dépit de ces failles organisationnelles, les combattants de la LRA, même en situation de survie, continuent d’infliger des souffrances épouvantables et ils commettront probablement d’autres atrocités, que Kony soit capturé ou tué.

Afin d’en finir avec ce mal chronique vieux de vingt-ans, une nouvelle stratégie est nécessaire. Celle-ci doit accorder la priorité à la protection des civils, à la coordination entre acteurs militaires et civils à l’intérieur et entre les différents pays, et à l’appropriation nationale. Le besoin permanent de la LRA en nouvelles recrues et la capacité d’information des populations civiles sur la localisation et les activités du groupe font de leur protection à la fois un impératif moral et une nécessité tactique. Ce n’est que par la mutualisation des renseignements et la coordination des activités dans l’ensemble des zones affectées que l’armée ougandaise, ses partenaires nationaux, l’ONU, et la population civile pourront espérer se débarrasser de la menace de la LRA. Cependant, l’opération ougandaise et les missions de l’ONU ne peuvent offrir qu’un soutien temporaire aux Etats où la LRA est active. Ces derniers doivent donc, dès à présent, mettre en place des structures pour s’assurer qu’ils pourront faire face à ce qu’il restera de l’organisation et de ses combattants quand les militaires étrangers seront partis.

Par ailleurs, même une victoire complète sur la LRA ne garantit pas de manière certaine la fin de l’insécurité dans le Nord de l’Ouganda. Pour cela, le gouvernement doit traiter les causes profondes du malaise de la région d’origine de la LRA, à savoir le sentiment populaire de marginalisation politique et économique, et il doit aussi œuvrer à la réhabilitation de cette région.

RECOMMANDATIONS

A propos de la protection des civils

Aux gouvernements ougandais et américain :

1.  Adopter une nouvelle stratégie qui donne la priorité à la protection des civils. Evaluer l’opération tous les quatre mois afin d’estimer le nombre de victimes civiles et de renforcer les mesures de protection si nécessaire.

2.  Fixer un calendrier et un objectif clair pour l’opéra­tion, telle que la neutralisation du commandement de la LRA en moins d’un an.

Aux gouvernements et aux armées de l’Ouganda, du Congo, de la République Centrafricaine, et du Sud-Soudan, et à la mission des Nations unies au Congo (MONUC) et au Soudan (MINUS) :

3.  Déployer davantage de soldats et de soutien logistique dans les zones affectées par la LRA afin de fournir des espaces sûrs aux populations, en augmentant les patrouilles de jour et de nuit dans les villages et les routes fréquemment utilisées, particulièrement dans les zones d’habitation les plus importantes.

4.  Travailler avec la population civile pour mettre en place, au Congo, des comités de sécurité communautaires, non-armés et volontaires, et améliorer, au Sud-Soudan et en Centrafrique, la capacité des groupes d’auto-défense.

5.  Réhabiliter les routes dans les zones d’activité de la LRA.

6.  La MONUC et la MINUS doivent déployer, de manière permanente, des équipes communes de protection pour prévenir et enquêter sur les violations des droits de l’homme commises dans les zones d’activité de la LRA. Le gouvernement congolais doit, sans délai, faire respecter la discipline au sein de ses régiments dans le Haut et Bas-Uélé, et encourager des structures civiles dans la surveillance des violations des droits de l’homme commises par ses soldats. Il doit aussi et surtout punir et extraire du théâtre d’opérations les auteurs de violations.

A propos de la coordination entre acteurs civils et militaires à l’intérieur et entre les différents pays

Au gouvernement américain :

7.  Déployer une équipe sur le théâtre des opérations qui mettrait en place une plate-forme de renseignement centralisant toutes les informations opérationnelles de l’armée ougandaise et des autres armées, et celles de l’ONU et des réseaux civils. Cette équipe d’officiers de renseignement militaire devrait ensuite fournir des analyses au commandement ougandais afin de mieux cibler leurs opérations anti-LRA.

A la MONUC et la MINUS :

8.  Créer une équipe régionale, avec des membres des missions onusiennes du Congo et du Sud-Soudan, dédiée à la collecte, l’analyse et la diffusion des informations relatives aux activités de la LRA, et chargée également de fournir des recommandations pour une meilleure protection de la population civile.

Au Conseil de sécurité de l’ONU :

9.  Donner à la mission de l’ONU en Centrafrique et au Tchad (MINURCAT) un nouveau mandat afin de rester en Centrafrique, se déployer dans le sud-est, et se joindre à l’équipe régionale MONUC/MINUS dédiée à la collecte, l’analyse et la diffusion des informations relatives aux activités de la LRA.

10.  S’assurer que le retrait progressif et planifié de la MONUC laisse suffisamment d’effectifs dans les zones de la RDC où la LRA est active.

A l’armée ougandaise, la MONUC, la MINUS et la MINURCAT :

11.  Se coordonner plus étroitement avec les armées du Congo, du Sud-Soudan (APLS) et de la Centrafrique, grâce à des patrouilles et des offensives communes et à la mutualisation du renseignement, tout en se conformant strictement aux règles onusiennes de soutien conditionnel aux armées nationales.

Aux gouvernements du Congo, du Sud-Soudan (GoSS) et de la Centrafrique :

12.  Donner des instructions pour que les autorités locales, polices et forces de sécurité de ces pays travaillent avec les groupes d’auto-défense issus des communautés locales. Les administrateurs locaux doivent répertorier tous leurs membres, convenir par écrit de leurs tâches respectives, planifier et surveiller de près les activités de ces groupes.

A propos des causes profondes du problème du nord de l’Ouganda

Au gouvernement ougandais :

13.  Mettre un terme au conflit de la LRA et minimiser les risques d’une nouvelle insurrection en appliquant les dispositions de l’accord négocié, mais finalement non signé, de Juba, qui prévoit la reconstruction du Nord, la poursuite en justice des auteurs des pires atrocités, et le lancement d’un processus de réconciliation nationale.

Aux bailleurs de fonds :

14.  Financer un programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration (DDR) pour les combattants de la LRA, ainsi qu’une campagne de communication régionale. Financer l’aide humanitaire ainsi que des programmes de développement à long terme mis en place de manière participative et transparente dans le nord de l’Ouganda.

Nairobi/Bruxelles, le 28 avril 2010

 
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