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Somalie : Avaler la Pilule

Rapport Afrique Nº79 4 mai 2004

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Plus de treize ans après la chute du régime de Siad Barre, la Somalie demeure le seul pays au monde dépourvu d’un gouvernement, illustration classique des répercussions humanitaires, économiques et politiques de l’effondrement d’un Etat, et notamment du vide de pouvoir dont peuvent profiter des groupes terroristes comme refuge, ainsi qu’à des fins logistiques. Pour que la paix soit réalisable, l’Autorité régionale Intergouvernementale pour le Développement (IGAD) doit commencer par mettre un terme à ses propres divisions internes. Les Etats-Unis et l’Union Européenne doivent s’engager davantage pour atténuer les rivalités régionales ou celles-ci continueront d’alimenter un conflit de basse intensité et de faire en sorte qu’aucun gouvernement opérationnel n’accèdera au pouvoir.

A ce jour, la réponse internationale s’est avérée tiède et insuffisante. L’attention principale s’est portée sur le processus de paix parrainé par l’IGAD et mené par le Kenya. Mise à part une récente rencontre des ministres des Affaires étrangères de l’IGAD censée lancer la troisième et dernière phase, les discussions n’ont guère progressé depuis janvier 2004. A moins que ces derniers et leurs partenaires occidentaux passifs n’agissent de concert, le processus mourra, entraînant un regain de tensions en Somalie et différant indéfiniment tout semblant de gouvernement.

Une stratégie réussie nécessitera du temps pour harmoniser les approches divergentes des Etats voisins, traiter des problèmes structurels, procurer des moyens internationaux de pression sur les acteurs concernés, traiter de la dette contractée par le processus de paix, et dresser un budget et un calendrier réaliste pour la suite de la conférence.

L’IGAD souhaite aborder la troisième et dernière phase des pourparlers, mais dans la mesure où ces lacunes fondamentales ne sont pas d’abord prises en compte, l’échec est assuré. Après environ un an et demi de négociations byzantines, savoir ce qui a été convenu et par qui, est loin d’être clair. La charte de transition (qui fournit en apparence un cadre juridique à la formation d’un parlement et d’un gouvernement fédéral) a été signée le 29 janvier 2004 par seulement 8 des 39 dirigeants invités à Nairobi, et depuis la moitié des signataires se sont rétractés. Plusieurs chefs de faction sont revenus en Somalie et ont menacé de lancer une conférence parallèle tandis que des centaines de délégués somaliens se languissent dans des hôtels kenyans au frais de l’Etat, alimentant des factures onéreuses.

Les rivalités profondes et persistantes entre les Etats de la région ont compromis la paix, alimenté et aggravé la crise somalienne. Djibouti a brièvement suspendu sa participation aux négociations en septembre 2003. Remarquablement calme et accusée d’agir en détracteur depuis novembre 2003, l’Ethiopie vient seulement d’indiquer au Kenya (et ICG) qu’elle allait se réinvestir pleinement dans le processus. Le Kenya ne dispose pas des moyens internationaux de pression lui permettant d’atténuer les divergences régionales, et les Etats-Unis et d’autres ont rarement levé le petit doigt en soutien.

Les violations de l’embargo sur les armes mis en place par le Conseil de Sécurité en 1992 et celles de l’accord de cessation des hostilités d’Eldoret d’octobre 2002 restent impunies. L’Italie, ancienne puissance coloniale avec un record inégal d’engagement, est le seul donateur occidental à dépêcher un envoyé aux négociations. L’inaction de Washington accroît le risque que ses alliés et intérêts dans la région deviennent la cible du terrorisme. A défaut d’un engagement des Etats membres, l’UE (la Commission) endossent le poids financier le plus important pour subvenir aux besoins humanitaires et de réhabilitation.

En poussant le processus sans en corriger ses travers, l’IGAD et ses partenaires se dirigent en Somalie vers un autre accord de paix mort-né. Pour sauver les pourparlers l’IGAD doit d’abord surmonter ses propres divisions internes et assurer une participation plus vaste ainsi qu’une réappropriation somalienne du processus. Ses Etats membres doivent faire preuve d’un véritable leadership en faisant respecter l’embargo sur les armes et prendre l’initiative de mettre en place un régime de sanctions ciblées à l’attention des contrevenants. Les Etats-Unis et l’UE doivent se réinvestir, à un niveau supérieur, pour aider à aplanir les divergences régionales et à soutenir plus directement le processus. Et les leaders somaliens doivent revenir à une table de négociations revigorée, en s’y engageant davantage. C’est seulement dans la mesure où ces conditions sont réunies qu’il sera possible de restaurer un véritable gouvernement.

RECOMMANDATIONS

A l’attention des Ministres des Affaires étrangères de l’IGAD :

1.  En vue du lancement de la troisième phase des discussions, décider de :

a) harmoniser les approches qu’ont les Etats voisins du processus de paix et prendre en compte leurs préoccupations sécuritaires vis-à-vis de la Somalie;

b) restructurer les discussions de manière à permettre aux différents dirigeants, notamment aux chefs traditionnels, aux représentants de la société civile et des organisations religieuses, ainsi qu’à des personnalités du secteur privé, de jouer un rôle de premier plan, ainsi qu’à favoriser une réappropriation des discussions par les Somalie;

c) œuvrer avec des partenaires internationaux à créer des leviers pour le processus, par exemple à travers des sanctions ciblées et l’application de l’embargo sur les armes;

d) traiter du problème de la dette contractée pour la conférence et de l’héritage de corruption qui a fait sombrer les précédentes phases du processus, et établir un budget ainsi qu’un calendrier réalistes.

2.  Convoquer un sommet pour ratifier les décisions, une fois que les ministres ont élaboré une feuille de route.

3.  Convier l’Egypte à participer au sommet afin de s’assurer de son appui au processus de paix de l’IGAD.

4.  Créer un mécanisme au sein de l’IGAD pour faire respecter l’embargo des Nations Unies sur les armes, et prier le Conseil de sécurité de le faire respecter.

5.  Insister auprès de l’Union Africaine (UA) pour qu’elle finalise les dispositifs relatifs au déploiement en Somalie d’une mission d’observation du cessez-le-feu qui soit légère, mobile et efficace, aussitôt que possible.

6.  Demander au Conseil de Sécurité des Nations Unies d’établir un régime de sanctions ciblées à l’encontre de ceux qui violent l’embargo sur les armes ou qui font obstruction au processus de paix.

A l’attention des Etats-Unis et de l’Union Européenne :

7.  Dépêcher de toute urgence des envoyés pour parcourir toute la région afin d’aplanir les divergences régionales, concilier les intérêts et préoccupations légitimes des puissances régionales, et témoigner d’un intérêt accru en faveur de l’établissement d’un gouvernement opérationnel et représentatif.

A l’attention du Comité de Facilitation de l’IGAD, de l’AU, l’ONU, l’UE et des Etats-Unis :

8.  Commencer à préparer la mise en œuvre d’un accord de façon à ce qu’une mission sérieuse de vérification puisse être établie rapidement pour soutenir un cessez-le-feu rigoureux.

9.  Mettre en phase avec le processus de paix les autres grands objectifs, notamment le contre-terrorisme.

10.  Prendre en compte de manière formelle la question du Somaliland avant que ne soit formé un nouveau gouvernement somalien de transition, afin d’ouvrir un canal diplomatique en vue d’une résolution définitive de cette question et de devancer un litige aussi inutile que dangereux.

A l’attention de l’Union Africaine :

11.  Finaliser les plans en vue du déploiement d’une mission militaire légère d’observation et de vérification pour enquêter sur les violations du cessez-le-feu, et créer des mécanismes rendant compte de ces violations à l’UA ainsi qu’au Conseil de Sécurité des Nations Unies, et entreprendre le Conseil de Sécurité dans le sens d’une résolution autorisant la mission.

12.  Elaborer un mécanisme d’investigation des violations de l’embargo de l’ONU sur les armes perpétrées par des Etats membres de l’UA.

13.  Insister auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies afin que soit imposé un régime de sanctions ciblées à l’encontre des chefs de faction somaliens et des politiciens qui sapent le processus.

A l’attention du Secrétariat des Nations Unies :

14.  Réviser les termes de référence et la structure du Bureau politique de l’ONU chargé du dossier somalien afin qu’il adopte un rôle plus offensif à travers un effort de paix ravivé.

A l’attention du Conseil de Sécurité des Nations Unies :

15.  Etablir des procédures en vue d’imposer des sanctions ciblées à l’encontre: de ceux qui violent l’embargo sur les armes et qui ont été identifiés comme tels par le Groupe de Surveillance mis en place par le Secrétaire Général en février 2004; de ceux violent l’accord de cessez-le-feu et identifiés comme tels par la force de vérification de l’UA, et de ceux qu’elle a repérés comme faisant obstruction au processus de paix par d’autres moyens.

A l’attention des dirigeants somaliens :

16.  Revenir à la table des négociations de l’IGAD, forts d’un engagement politique accru et plus authentique, en vue de parvenir à un règlement durable, à travers notamment:

a) des négociations en tête-à-tête;

b) l’incorporation de chefs somaliens qui ne sont pas à la tête de factions; et

c) la création de mécanismes qui permettent une réappropriation somalienne du processus, tels qu’un comité directeur ou un présidium (shir guddoon) de personnalités éminentes.

Nairobi/Bruxelles, 4 mai 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie.


 
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