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Darfour: maintenant ou jamais

Rapport Afrique Nº80 23 mai 2004

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

Un mois après que la communauté internationale eût marqué solennellement le dixième anniversaire du génocide rwandais en avril 2004 en jurant « plus jamais ça », une catastrophe humanitaire dont l’homme est à l’origine est sur le point de devenir tout aussi meurtrière dans l’ouest du Soudan (Darfour). Il est déjà trop tard pour empêcher un nettoyage ethnique d’envergure, mais si le Conseil de Sécurité des Nations Unies agissait de manière décisive (notamment en autorisant le recours à la force en dernier ressort) il y aurait alors juste assez de temps pour sauver des centaines de milliers de vies directement menacées par les troupes soudanaises, les milices et la famine, et pour mettre sur les rails un véritable processus de négociation afin de résoudre les problèmes politiques sous-jacents et stopper le nettoyage ethnique.

Depuis son éruption en février 2003, le conflit a ôté la vie à quelques 30000 personnes, mais les experts avertissent que sans une réaction internationale rapide, ce que les représentants de l’ONU ont déjà qualifié de situation humanitaire la pire au monde aujourd’hui pourrait bien faire 350000 victimes supplémentaires au cours des neuf prochains mois, principalement en raison de la famine et des maladies. Beaucoup plus périront si les assassinats se poursuivent.

Jusqu'à maintenant, la réponse de la communauté internationale a été divisée et inefficace. Le gouvernement soudanais a gagné du temps afin de poursuivre une stratégie contre-insurrectionnelle dévastatrice dirigée à l'encontre de deux mouvements rebelles et de nombreux civils, en jouant sur ces divisions et le désir des principaux Etats impliqués de ne pas mettre en danger l'accord de paix global entre Khartoum et la rébellion de la SPLA qui est sur le point de mettre fin à 21 ans de guerre civile.

Le cessez-le-feu signé par Khartoum le 8 avril 2004 avec les rebelles du Darfour ne fonctionne pas plus sur le plan militaire qu'humanitaire. La commission internationale de surveillance n'a pas encore entamé sa mission, et les plans accusent déplorablement un déficit en effectifs, autorité et capacité de mise en œuvre. La stratégie de "neutralisation", promise par le gouvernement, des milices Janjaweed (qu'il soutient en réalité et qui ont commis les dommages les plus importants), consiste à incorporer ces dernières aux structures officielles de police et de sécurité. Le processus politique, que le cessez-le-feu était censé faciliter, est mort-né.

La majorité des 1,2 millions de personnes estimées contraintes d'abandonner leurs habitations, se sont réfugiées dans des camps de déplacés piètrement contrôlés par le gouvernement et situés dans le Darfour, où elles demeurent exposées aux attaques des Janjaweeds et bénéficient d'un accès irrégulier à l'aide humanitaire. Les quelques 200000 personnes parmi ces victimes qui ont traversé la frontière pour aller se réfugier au Tchad ne sont guère plus en sécurité. Les Janjaweeds les ont suivies et les affrontements survenus avec l'armée tchadienne risquent de déstabiliser ce pays et de précipiter une guerre à échelle internationale.

En dépit des nouvelles et des promesses (cyniquement tardives) faites par Khartoum ces derniers jours, les agences humanitaires ont accès dans le meilleur des cas à la moitié des personnes déplacées, et ne disposent pas de stocks de nourriture pré-positionnés et des autres biens à même de satisfaire leurs besoins. La saison des pluies imminente présente de nouveaux dangers de malnutrition et son cortège de maladies transmises par l'eau. Pour acheminer des quantités importantes de nourriture et de médicaments, la communauté internationale a besoin d'un accès libre et protégé par la voie ferrée, d'identifier de nouveaux axes transfrontaliers à partir des pays voisins ou depuis la zone contrôlée par la SPLA dans le sud, ou de créer un pont aérien humanitaire (et d'être prêt à le sécuriser). Mais tout cela n'aura de sens qu'à partir du moment où les personnes déplacées pourront se regrouper sur des sites où leur sécurité est assurée (à l'abri des attaques aériennes du gouvernement et des assauts perpétrés par les Janjaweeds).

Le gouvernement soudanais a effectivement joué sur la crainte que ses pourparlers de paix avec la SPLA à Naivasha (processus régional sous l'égide de l'Autorité Intergouvernementale pour le Développement, IGAD) ne soient rompus, lui permettant ainsi de poursuivre sa stratégie brutale tout en se protégeant des critiques. Les gouvernements occidentaux sont directement tombés dans le panneau. Ils ont accordé une priorité totale à Naivasha tout en interpellant Khartoum très prudemment à propos du Darfour afin d'améliorer et progressivement seulement, l'accès humanitaire. Ils se sont abstenus de le défier directement alors que les attaques perdurent et que l'accès est continuellement entravé. Cependant un échec dans la résolution de la situation catastrophique du Darfour reviendrait non seulement à saper les dernières étapes des négociations de Naivasha mais aussi les perspectives de mise en œuvre d'un quelconque accord qui finirait par y être conclu.

Une action d'urgence est requise sur tous les fronts si l'on ne veut pas que "Darfour 2004" ne rime avec "Rwanda 1994" comme nouveau slogan de la honte internationale.

RECOMMANDATIONS

Afin de prévenir la famine :

1. Les Etats-Unis, les Etats membres de l'UE et les autres gouvernements donateurs devraient lancer une offensive diplomatique de haut niveau, à la fois sur le front public et privé, destinée à s'assurer que le gouvernement de Khartoum respecte sa promesse en accordant aux opérations humanitaires un accès total et immédiat aux populations victimes de la guerre dans le Darfour, notamment en ouvrant la voie ferrée pour permettre à l'ONU l'acheminement de grandes quantités de nourriture et de médicaments depuis Port Soudan.

2. Les Etats-Unis, les Etats membres de l'UE et les autres donateurs devraient approcher la Libye, le Tchad et les autres pays voisins ainsi que la SPLA dans l'optique d'identifier des voies d'accès et des canaux alternatifs terrestres et aériens pour l'acheminement de l'aide humanitaire au Darfour, non soumis au veto de Khartoum.

3. Les groupes rebelles du Darfour -- l'Armée de Libération du Soudan (ALS) et le Mouvement pour la Justice et l'Egalité (MJE) -- devraient autoriser tout acheminement d'aide dans le territoire qu'ils contrôlent, même lorsque celle-ci provient des zones contrôlées par le gouvernement, dans la mesure où son acheminement ne s'effectue pas en présence de l'armée gouvernementale.

4. Le Conseil de Sécurité des Nations Unies devrait autoriser la programmation d'une intervention militaire au Darfour, en mettant l'accent sur l'établissement d'une demi douzaine de camps de déplacés sous protection internationale, les moyens de distribution de l'aide aux populations et de protéger ces distributions en recourant à la force si nécessaire.

Afin d'éviter des combats et des atrocités supplémentaires:

5. L'Union Africaine (UA), les Etats-Unis et les Etats membres de l'UE devraient intensifier leurs efforts pour mettre en œuvre la Commission chargée de l'application du cessez-le-feu, convenue lors de l'accord passé le 8 avril 2004 entre les rebelles du Darfour et le gouvernement du Soudan, et déployer le nombre idoine d'observateurs du cessez-le-feu, dotés d'hélicoptères et de véhicules 4x4, dans les principales villes de al-Geneina (dans l'Ouest du Darfour), de al-Fasher (dans le Nord du Darfour) et de Nyala (dans le Sud du Darfour).

6. Si le gouvernement bombarde le Darfour de nouveau, le Conseil de Sécurité devrait autoriser la création d'une zone de non-survol pour protéger les civils, et entreprendre d'urgence des consultations avec les Etats qui ont les moyens de mettre en œuvre une telle restriction, et sur lesquels une telle opération pourrait reposer.

7. Si le gouvernement soudanais ne met pas un terme au soutien qu'il apporte aux milices Janjaweed et ne les désarme, ou se dit incapable de le faire, le Conseil de Sécurité devrait autoriser l'usage de la force militaire pour y parvenir.

8. Le Conseil de Sécurité devrait nommer un panel de haut niveau pour enquêter et rendre compte des crimes commis dans le Darfour, ce qui constituerait une première étape en vue d'établir une responsabilité juridique et pourrait dissuader leurs auteurs de commettre de nouvelles atrocités.

Afin de stopper le nettoyage ethnique:

9. Le Conseil de Sécurité devrait condamner les atrocités et insister sur le déploiement d'observateurs des Droits de l'Homme capables de raccompagner les personnes déplacées dans leurs zones d'origine.

Afin d'avancer une résolution politique au conflit du Darfour:

10. L'UA, les Etats-Unis et les Etats membres de l'UE devraient harmoniser leurs positions sur le déroulement, la structure et le contenu d'un processus de paix pour le Darfour susceptible de remplacer celui en panne, conduit jusqu' ici par le Tchad, et prendre en compte les racines politiques, économiques et sociales de cette crise.

11. Les rebelles du Darfour devraient harmoniser leurs positions et développer une approche plus professionnelle des négociations.

Afin de lever toute ambiguïté quant à l'engagement de la communauté internationale vis-à-vis de ces objectifs:

12. Les Etats-Unis et l'UE devraient imposer des sanctions ciblées (interdictions de voyager, gels des avoirs financiers) à l'encontre des membres du gouvernement de Khartoum directement responsables de la conduite du conflit au Darfour, et obtenir du Conseil de Sécurité qu'il applique des mesures similaires sur une base universelle.

13. Les Etats ayant rangs d'observateurs aux pourparlers de paix de Naivasha (Etats-Unis, Royaume-Uni, Norvège et Italie), conscients que faire preuve d'une patience infinie avec le gouvernement soudanais et la SPLA a réduit les chances de succès d'un accord de paix et non l'inverse, devraient adopter une nouvelle stratégie avec les éléments suivants:

(a)  Compte tenu du fait que les parties se sont déjà entendues sur les principales questions à Naivasha, les observateurs devraient présenter une date butoir pas trop lointaine pour la signature des trois protocoles et pousser à haut niveau, notamment via une déclaration ou une résolution du Conseil de Sécurité, pour mener la négociation à son terme.

(b)  En cas d'échec et de dépassement de la date limite, les observateurs devraient minimiser leur participation à Naivasha pour un temps et se concentrer sur le Darfour, tant pour son propre bien que pour modifier la dynamique des discussions de paix qui ont été sans cesse retarder depuis janvier 2004.

Nairobi/Bruxelles, 23 mai 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.


 

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