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Haïti, où les meilleures intentions échouent

, Le Figaro  |   1 févr. 2010

« Rappelle-toi qu’en Haïti les meilleures intentions échouent  ». Tel est l’avertissement que m’a donné un expert lorsque j’ai pris mon poste comme coordinateur spécial Haïti pour l’administration Clinton en 1999.

Le monde a répondu au désastre survenu en Haïti avec générosité. Alors que les défis passent de l’aide d’urgence à ceux, plus larges, de la reconstruction politique et économique, les dirigeants du monde – les dirigeants américains en particuliers – devraient se souvenir de cette leçon. Pour les Etats-Unis, Haïti a été en effet un cimetière de bonnes intentions.

Trois principes ont été particulièrement malmenés au cours de l’histoire. Le premier est celui de Thomas Paine, soutenant qu’une colonie ne doit pas devenir elle-même une puissance coloniale. Le second est celui de James Monroe selon lequel l’hémisphère occidental devrait régler ses problèmes lui-même, et rester libre de la tutelle européenne. Le troisième est le principe de Woodrow Wilson, spécifiant que l’engagement américain dans des régions pauvres doit promouvoir la paix, la prospérité et la démocratie dans ces pays plutôt que l’intérêt national des Etats-Unis.

L’engagement américain en Haïti pendant la première moitié du XX siècle a fait voler en éclat ces nobles principes. En 1915, les marines américains arrivèrent sur l’île sous prétexte de protéger les vies et les propriétés de leurs concitoyens. Ils initièrent 19 années d’occupation militaire permanente. En 1934, la puissance américaine utilisa son statut suzerain pour promouvoir son intérêt économique, maintenir les Allemands à l’écart. Elle imposa la stabilité par les armes et brisa un mouvement nationaliste qu’elle considérait comme une menace à sa suprématie. Les Haïtiens apprirent que la meilleure façon d’aller de l’avant était de s’attirer les bonnes grâces de l’occupant.

Parmi les héritages de la présence américaine en Haïti, on compte une structure politique, économique et sociale plus polarisée et inégale encore qu’elle ne l’avait été auparavant, et le renforcement de divisions de classes qui subsistent jusqu’à nos jours. L’autre héritage est le renforcement du principe de pouvoir sur celui de la loi. Les abus grotesques de « Papa Doc » et « Baby Doc » Duvalier, leurs Tontons Macoutes brutaux et la vision messianique d’une libération à tout prix promue par Jean-Bertrand Aristide en sont autant d’exemples.

Le monde a beaucoup changé en 75 ans. Pour éviter de répéter les vieilles erreurs en Haïti, il serait sage d’appliquer les leçons plus récentes.

D’abord, la fragilité et la faillite de l’Etat ont des implications globales. L’absence de stabilité et d’une gouvernance responsable n’affectent pas seulement la population d’un pays, elles créent également un espace propice au développement de camps terroristes, aux trafics de personnes, d’armes et de drogue. Elles encouragent les flux de réfugiés à travers les frontières et les océans, perturbent le commerce et les investissements internationaux, facilitent l’incubation de maladies pandémiques, voir même encouragent la piraterie.

De façon similaire, nous devons nous souvenir que les importantes ressources financières et humaines mobilisées pour l’aide d’urgence doivent être accompagnées d’un engagement équivalent ou supérieur en faveur de la construction d’un avenir meilleur pour les Haïtiens.

L’histoire nous enseigne, par ailleurs, que la construction d’une société stable va bien au-delà de la seule reconstruction physique. Elle passe par la restauration de l’Etat et de la sécurité humaine, la création d’un cadre politique et judiciaire fonctionnel, le démarrage rapide de l’économie et la promotion des institutions de la société civile. Le principe d’appropriation locale devrait être une partie intégrante de chacun de ces défis.

Bien que la stabilité et la croissance économiques aient augmenté pendant ces cinq dernières années, le niveau de sécurité, la qualité de la gouvernance et l’économie laissaient encore plus qu’à désirer même avant le tremblement du 11 janvier. Par conséquent, il est impossible de se contenter de reconstruire, il faut d’abord poser les fondations.

Pour prendre l’exemple de la sécurité, les 25 000 casques bleus qui affluent aujourd’hui vers Haïti peuvent servir de tampon, mais la Police nationale d’Haïti doit rapidement reprendre en main le maintien de l’ordre au quotidien. Ce passage apparaît comme un défi immense. Une petite moitié seulement de la police nationale est opérationnelle. Les craintes de la population augmentent alors que l’on compte les premiers meurtres et lynchages de pillards et que des prisonniers dangereux sont en liberté. Une coopération étroite avec la force de police haïtienne, qui connaît le créole et la loi de la rue, est essentielle pour parvenir à contrôler les semeurs de troubles. Cela est vrai en particulier dans le quartier densément peuplé de la Cité Soleil.

En outre, les partenaires étrangers doivent soutenir un pouvoir exécutif transparent, ainsi qu’un législatif et un judiciaire capables de lui faire contrepoids. Pour le moment, les Haïtiens doivent mettre la politique de côté, notamment en retardant les élections parlementaires et présidentielles prévue pour cette année. Ils doivent en outre faire en sorte que la distribution du pouvoir ne s’effectue plus selon le principe du gagnant remporte la mise

Le renouveau économique d’Haïti exige plus que la reconstruite des routes, des cliniques, des écoles, des réseaux électriques et des maisons. Il exige la mise en place des fondements pour un développement durable et équitable. L’agriculture doit être relancée, le pays doit devenir attractif pour les investisseurs locaux et étrangers. Il faut œuvrer à l’égalisation des revenus et à la création d’emplois. L’un des points clefs de ces efforts sera une stratégie de réduction de la pauvreté qui mette l’accent sur la santé et l’éducation fondamentale, la petite paysannerie, la protection environnementale, le développement rural et l’allègement de la dette extérieure.

Le gouvernement doit faire cause commune avec la société civile. Il doit s’appuyer sur les groupes d’universitaires, d’avocats, d’enseignants, de femmes et sur les syndicats. Ces groupes, qui maintiennent la cohésion sociale et servent d’exutoire à la pression sociale, sont aujourd’hui polarisés, souvent en raison de la stratégie du « diviser pour régner » mise en œuvre par les leaders nationaux ou régionaux.

Ces observations suggèrent une dernière leçon. Les Haïtiens et la communauté internationale doivent s’unir autour d’un nouveau contrat social qui transcende les divisions de classe, de race et d’idéologie. Les querelles sur la nationalité des avions autorisés à se poser sur l’aéroport de Port-au-Prince doivent faire place à la compréhension mutuelle des défis, et à une volonté de coordonner les efforts. Les Etats-Unis, l’Amérique latine, l’Europe et les autres Etats doivent réaliser qu’un effort global sera nécessaire pour aborder les difficiles problèmes politiques, sécuritaires, humanitaires, économiques et sociaux à venir.

Un bon départ consisterait à renforcer les Nations unies en leur assurant un rôle directeur. Aussi traumatisée qu’elle ait été par ses pertes tragiques en Haïti, l’organisation doit être à la hauteur du défi de la reconstruction.

Un premier test de notre sérieux survient alors que le monde se prépare pour une conférence formelle des donateurs. La venue annoncée de personnalités prééminentes de la politique haïtienne et internationale est un signe encourageant. Si ces acteurs parviennent à adopter une vision commune et des mécanismes de coordination qui maximisent leur contribution propre, leurs bonnes intentions pourront se réaliser dans un futur plus stable, sûr et prospère pour le peuple haïtien.

Donald Steinberg, Vice-président de l’International Crisis Group, a été le coordinateur spécial Haïti de l’administration Clinton entre 1999 et 2001.

Une version abrégée de cet article a été publiée dans le quotidien français Le Figaro.

 
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