Accroître l'intérêt de l'Europe pour les Andes
Briefing Amérique Latine 6
15 juin 2004
RESUMÉ
Les cinq États qui forment la Communauté Andine des Nations (CAN) -- Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou et Venezuela -- font chacun face à des crises intérieures importantes, qui prises ensemble, menacent la stabilité de la région toute entière. Ironiquement, la Colombie, ravagée par une décennie de guerre civile, est le seul pays parmi les cinq où pousser le président élu à quitter le pouvoir n'est pas la préoccupation centrale de l'activité politique.
L'Union Européenne (UE) devrait aider plus activement la CAN à parvenir à la stabilité et à approfondir son intégration régionale. L'Europe a démontré chez elle comment résoudre des problèmes régionaux à l'aide d'une approche régionale. Une véritable stratégie de coopération avec la région andine qui intègre les programmes de ses États membres confèrerait à l'UE un impact nettement supérieur à celui de la somme des approches individuelles des donateurs. La déclaration commune prononcée lors du sommet Amérique Latine UE-CAN à Guadalajara les 28 et 29 mai 2004 a semblé promouvoir cet objectif, mais quant à savoir s'il y a un vrai contenu au-delà du discours, la question reste entière.
Dans la mesure où l'actuel processus d'intégration andine manque de cohésion et de profondeur, une telle stratégie européenne pourrait augmenter les chances de stabilité régionale. Les objectifs principaux (consolidation de la démocratie, défense des Droits de l'Homme et réduction des inégalités sociales, de l'exclusion et de la pauvreté) devraient aller de pair avec des efforts en vue d'une meilleure sécurité, de l'application des lois et d'une gouvernance plus efficace. L'objectif devrait consister à établir un cadre stratégique de travail qui vienne compléter plutôt que concurrencer les efforts américains dans la région.
Les obstacles au renforcement des relations CAN-UE sont essentiellement d'ordre politique et institutionnel. Du côté de la CAN, le chemin est encore long avant de parvenir à l'intégration régionale. Bien que le Pacte Andin fût adopté en 1969 et mis à jour à la fin des années 1990, ses cinq membres ont toujours tendance à chercher les réponses à leurs problèmes économiques, politiques et sociaux dans des négociations commerciales bilatérales ou à travers des initiatives de politiques unilatérales. Le commerce intra-régional a nettement progressé depuis les années 1970 mais il reste modeste en termes absolus.
Une illustration des obstacles à l'intégration régionale est cette négociation de facto de libre-échange entre la Colombie, l'Équateur et le Pérou d'un côté et les États-Unis de l'autre, qui omet le Venezuela et la Bolivie. Pareillement, l'appel de leaders politiques en faveur d'une coopération régionale sécuritaire accrue n'a pas été suivi d'actions. Ainsi, la Colombie a lancé une vaste offensive militaire (Plan Patriote) contre les guérilleros des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) le long de sa frontière sud avec l'Équateur, sans prendre le soin d'en informer les autorités équatoriennes. En résumé, lorsque les intérêts nationaux sont en jeu, les nations andines préfèrent emprunter des chemins distincts ou s'associer avec de grandes puissances étrangères plutôt que de coopérer avec leurs voisins.
La région des Andes n'a jamais constitué une priorité pour l'UE ou ses États membres. Les flux commerciaux et d'investissements sont faibles en comparaison de ceux existant au sein même de l'UE, ainsi qu'entre l'UE et les États-Unis ou la zone Asie-Pacifique. L'UE semble avoir l'impression qu'elle a peu à offrir à une partie du monde où la présence américaine est écrasante. Nonobstant le fait que l'UE et ses États membres représentent ensemble le bailleur plus important en matière d'aide humanitaire et de développement pour la CAN, et que la région andine est la seule au monde avec qui l'UE entretient une dialogue à haut niveau en matière de drogues.
Dans l'optique de renforcer et d'institutionnaliser leurs relations, l'UE et la CAN ont signé un accord à Rome le 15 décembre 2003 qui étend le champ du dialogue politique et de la coopération au-delà des préoccupations traditionnelles telles que la démocratie et la pauvreté, aux nouvelles priorités communes que sont la lutte contre la drogue et le terrorisme. Toutefois, les tensions relatives aux Droits de l'Homme, à la sécurité et au commerce n'ont pas disparu. A plusieurs niveaux, les fissures au sein de chaque société andine, et entre elles, compliquent les relations avec l'Europe.
Malgré les efforts entrepris par certains États membres et la Commission européenne, l'UE est encore souvent perçue comme adepte de la chaise vide par les dirigeants andins. Avec le lancement de leur Plan Colombie en 2000 et de leur Initiative régionale andine en 2001, les États-Unis ont réaffirmé leur prédominance économique, politique et militaire dans la région. Durant le mandat de l'administration Pastrana (1998-2002), l'engagement de plusieurs États européens aux côtés de Cuba, du Mexique et du Venezuela dans les processus de paix colombiens moribonds avec les FARC et l'ELN a engendré des frustrations et un certain ressentiment en Europe.
Dans un communiqué conjoint, énoncé lors du sommet de Guadalajara, la Présidence irlandaise de l'UE, les Présidents de Bolivie, de Colombie et d'Équateur, ainsi que les ministres des Affaires étrangères du Pérou et du Venezuela ont déclaré que la conclusion d'un accord d'association, comprenant une zone de libre-échange, continue d'être un objectif stratégique commun. Ils ont également salué les progrès accomplis en matière de lutte contre la drogue et le terrorisme dans la région et promis de promouvoir un accès préférentiel au marché européen pour les exportations émanant des pays les plus affectés par la production et le trafic de drogues, ainsi que la ratification prochaine de l'accord de Rome mentionné précédemment.
Clairement, un engagement en faveur d'une plus grande coopération doit être encouragé. Cependant, celui-ci doit être suivi d'actions. Les dirigeants de la CAN et de l'UE sont conscients qu'ils sont encore loin d'un accord d'association et de libre-échange. L'évaluation conjointe de l'intégration économique andine, prévue dans le courant du second semestre 2004, devrait être menée rapidement. Il est important de concrétiser les déclarations et accords antérieurs à l'aide de mesures politiques capables de renforcer la gouvernance démocratique et la cohésion sociale, et de réduire la pauvreté, de lutter contre la drogue et d'améliorer la sécurité et l'application des lois dans toute la région. L'extrême pauvreté dans les montagnes colombiennes, équatoriennes, péruviennes et boliviennes est l'une des causes principales de l'instabilité politique et de l'émergence de mouvements indigènes qui épousent le discours de la violence.
L'UE et ses États membres sont bien placés pour intensifier leur engagement dans les Andes. Ils disposent de l'expertise et de l'expérience non seulement en matière de politiques "douces" telles que l'éradication de la pauvreté ou l'État de droit, mais aussi dans le domaine de la lutte anti-drogue et anti-terroriste. Il devrait être plus facile de réconcilier les approches sécuritaires américaines et européennes de la région dans la mesure où les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New York et Washington, ainsi qu'à Madrid, le 11 mars 2004, ont exacerbé une préoccupation sécuritaire partagée.
Tant Bruxelles que Washington sont profondément préoccupés par les problèmes de trafic et de consommation de drogue, en dépit des différences dans l'origine de leurs problèmes et de divergences supérieures même dans la perception publique de la manière de traiter ces problèmes. Si un vrai partenariat semble exclu, une approche complémentaire plutôt que concurrentielle devrait être envisageable.
Même si les États-Unis demeurent leur point de référence le plus solide en politique étrangère, les pays andins devraient viser une coordination et une coopération accrues avec l'UE. Toutefois, s'ils souhaitent que l'Europe des 25 reste impliquée, malgré ses responsabilités supérieures dans sa propre région, il leur faudra prendre des mesures décisives en faveur de l'intégration économique et politique.
Quito/Bruxelles, 15 juin 2004
La version française de ce résumé a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.