Les frontières de la Colombie: Le maillon faible de la politique sécuritaire d'Uribe
Rapport Amérique Latine N°9
23 sept. 2004
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
La stratégie de sécurité du Président Álvaro Uribe déplace le conflit avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) vers les frontières extrêmement fragiles du pays. L'objectif est de forcer les rebelles à négocier en leur infligeant des pertes militaires, mais les régions frontalières sont le maillon faible dans la mesure où les relations avec le Venezuela et l'Equateur ne sont pas assez solides pour absorber la pression d'un conflit armé toujours plus intense et son lot de mesures d'éradication de la drogue. L'administration Uribe doit impliquer avec plus de fermeté ses deux voisins dans une politique conjointe visant à contenir le conflit et intensifier la coopération andine pour la sécurité et le développement des régions frontalières.
Loin d'avoir réussi à expulser les FARC des environs de Bogotá à l'aide d'une campagne militaire agressive amorcée mi-2003, l'armée opère désormais avec des résultats beaucoup plus mitigés dans les bastions des guérilleros de la jungle du sud, une des régions les plus reculées de Colombie, où les rebelles ont traditionnellement régné en maître incontesté.
Pendant ce temps, en dépit des négociations menées actuellement et consacrées à la démobilisation, il existe des preuves incontestables que les groupes paramilitaires d'extrême droite des Autodéfense Unies de Colombie (AUC) n'ont pas renoncé à leurs fiefs de la côte atlantique. En effet, ces trois dernières années, les AUC ont étendu leur contrôle à des régions stratégiques, notamment aux départements frontaliers avec le Venezuela.
Ces régions frontalières, sujettes à de plus en plus d'attention de la part des militaires, ont traditionnellement été négligées par le gouvernement central. Comparées au reste du pays, elles affichent constamment des niveaux de pauvreté et de sous-développement structurel plus élevés. La démission de l'Etat de ses responsabilités a accru leur vulnérabilité et beaucoup de ces régions sont devenues des plateformes d'activités illégales telles que le trafic d'armes, le narcotrafic et la contrebande.
Les groupes hors-la-loi (dont les ELN, le plus modeste des mouvements rebelles gauchistes) franchissent souvent les frontières vénézuéliennes et équatoriennes, soit pour échapper à une opération militaire, soit pour se reposer et réapprovisionner leurs stocks, ou lever des fonds via l'extorsion et l'enlèvement de riches vénézuéliens et équatoriens. L'alliance des cartels de la drogue et des groupes armés en vue d'introduire en Colombie des précurseurs chimiques pour la fabrication de drogue et son exportation une fois traitée, à travers les frontières, vers les Etats-Unis et l'Europe, contribue également au contexte de criminalité qui règne aux frontières.
Le fait que les régions frontalières aient toujours constitué les principaux centres de cultures illicites n'est pas une simple coïncidence. La politique antinarcotique menée conjointement par la Colombie et les Etats-Unis s'est concentrée sur l'éradication des cultures illicites à l'aide de la fumigation aérienne. Depuis l'accélération de la politique d'éradication entamée en 2001, cette politique visant à tarir l'offre n'a pas été complétée de programmes équivalents de développement des régions rurales durement touchées par la pauvreté, les déséquilibres socio-économiques structurels et les mesures antinarcotiques agressives.
Les gouvernements des Présidents Hugo Chávez au Venezuela et Lucio Gutiérrez en Equateur partagent tous deux la même préoccupation à l'égard de l'impact du conflit en Colombie sur la stabilité institutionnelle et la sécurité de leurs pays respectifs. Lorsque chacun d'eux est arrivé au pouvoir, ils étaient en faveur d'une solution négociée, désormais ils ont pris leur distance, trop préoccupés par la gravité de leurs propres situations politiques intérieures.
Cependant, la prise de distance et l'adoption de mesures superflues pour traiter les débordements du conflit en Colombie ne fourniront jamais des solutions constructives à long terme pour régler les problèmes qui alimentent le conflit armé, pas plus qu'elles ne garantiront la sécurité de leurs propres populations.
La Colombie ne parviendra pas à résoudre son conflit en l'absence d'un appui important de la part de l'Equateur et du Venezuela. Afin d'obtenir cet appui, elle devra prendre au sérieux les inquiétudes et besoins de ses voisins, et leur offrir une véritable coopération en matière de programmation et d'exécution des activités à la fois militaires et antinarcotiques, ainsi qu'en terme de programmes de développement dans les régions frontalières à risques.
RECOMMANDATIONS
Au gouvernement de Colombie:
1. Développer avec l'Equateur et le Venezuela une politique sécuritaire intégrée pour les régions frontalières afin de compléter l'application de l'actuelle campagne militaire (Plan Patriota) et du Plan Colombie, en y incluant:
(a) des programmes sociaux et économiques destinés à réduire la pauvreté dans les régions frontalières dans le cadre d'une stratégie nationale de développement rural;
(b) un appui aux demandes de financement des gouvernements locaux de projets d'infrastructures élémentaires telles que les routes et les ponts, dans le cadre de cette stratégie de développement rural;
(c) une attention accrue consacrée à la situation des personnes déplacées (IDP) ainsi qu'aux autres conséquences humanitaires; et
(d) un dialogue permanent et intense à haut niveau avec l'Equateur et le Venezuela abordant tous les aspects du problème sécuritaire qui affecte les zones frontalières en vue de parvenir à une coopération accrue que ce soit sur les aspects militaires et relatifs à la mise en application de la loi ou sur les aspects socio-économiques et humanitaires, notamment la promotion du commerce transfrontalier et les initiatives de développement.
2. Consulter les gouvernements équatorien et vénézuélien en amont d'opérations militaires de grande envergure pouvant affecter la sécurité et la situation humanitaire dans les régions frontalières, et élaborer et mettre en œuvre conjointement avec chacun des pays voisins des plans sur la façon de traiter de telles conséquences.
Aux gouvernements de Colombie, de l'Equateur et du Venezuela:
3. Accroître la coopération policière et judiciaire dans les zones frontalières dans le but d'enrayer les activités criminelles transfrontalières telles que le kidnapping, l'extorsion, la contrebande ainsi que le trafic d'armes et de drogues, en particulier:
(a) en partageant les renseignements et en coordonnant les opérations de police;
(b) en menant plus de contrôles rigoureux aux points de franchissement des frontières tant légaux qu'illégaux; et
(c) en s'accordant sur une liste commune des substances contrôlées.
Au gouvernement équatorien:
4. Financer davantage de programmes intégrés de développement, mener plus d'opérations antinarcotiques le long de la frontière nord et renforcer les mesures à l'encontre du blanchiment d'argent.
5. Enquêter et poursuivre en justice de personnel militaire ou civil suspecté d'implication dans le détournement d'armes, d'explosifs et de précurseurs chimiques au profit de groupes armées hors-la-loi en Colombie.
Au gouvernement vénézuélien:
6. Entreprendre des actions militaires et judiciaires efficaces à l'encontre des groupes armés colombiens hors-la-loi sur le territoire vénézuélien.
7. Appliquer les obligations internationales du gouvernement à propos des réfugiés en s'assurant que les agents de l'Etat respectent leurs droits, ainsi qu'en améliorant l'efficacité du processus d'attribution du statut de réfugié.
A l'attention du gouvernement américain:
8. Renforcer la politique antinarcotique:
(a) en augmentant substantiellement les fonds versés à la Colombie et destinés à des programmes de subsistance alternative et de développement rural dans les régions frontalières, comme moyen de soutenir des alternatives viables aux cultures illicites;
(b) en élaborant et en mettant en œuvre une approche véritablement régionale, susceptible de prendre en compte la nature transfrontalière du commerce de la drogue et de minimiser les effets négatifs sur le plan humanitaire, écologique, politique et sécuritaire qu'implique l'actuelle politique antinarcotique de la Colombie en Equateur et au Venezuela.
Aux Nations Unies:
9. Garantir un niveau de financement approprié au bureau du Haut Commissaire aux Réfugiés (HCR) ainsi qu'aux autres agences onusiennes afin d'aider la Colombie, l'Equateur et le Venezuela à coopérer davantage sur les problèmes des déplacés et réfugiés dus au conflit colombien.
A la Communauté des Nations Andines (CAN):
10. Financer la création de Zones d'Intégration Frontalières (ZIF) comme cela fut proposé en 2001, comme une contribution concrète à la mise en œuvre de la Zone de Paix Andine ainsi qu'à la Politique Andine de Sécurité Extérieure Commune.
A l'Union Européenne:
11. Financer des initiatives de développement axées sur les frontières colombiennes, par exemple les ZIF, comme un premier pas vers une véritable intégration économique andine.
A la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement (BIAD):
12. Inclure dans les Stratégies d'Assistances consacrées à des pays tels que la Colombie, l'Equateur et le Venezuela des clauses spécifiques relatives à la question des régions frontalières et privilégier le financement de projets destinés à traiter cette question, notamment les projets transfrontaliers.
Quito/Bruxelles, 23 septembre 2004
La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.