Otages contre prisonniers: Une voie vers la paix en Colombie?
Briefing Amérique Latine 4
8 mars 2004
RÉSUMÉ
En février 2004, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), principal groupe rebelle, ont annoncé la création d'une commission de négociation composée de trois membres ainsi qu'une "offensive diplomatique" visant à obtenir la libération de plusieurs centaines de leurs membres emprisonnés en échange de celle d'une soixantaine de militaires et politiciens retenus en otage. Ceci a suscité l'espoir, chez les familles des otages et des civils enlevés, qu'un "échange humanitaire" pourrait intervenir dans un avenir proche.
Plusieurs personnalités colombiennes telles que les anciens Présidents Alfonso López, Ernesto Samper et Julio César Turbay ainsi que l'ancien Procureur de la République Jaime Bernal ont soutenu cette idée et fait des propositions spécifiques quant à la manière de procéder et aux acteurs à impliquer.
Tout en maintenant qu'aucun guérillero FARC détenu ne sera libéré sans conditions très strictes, le gouvernement du Président Alvaro Uribe a renoncé à ses exigences antérieures selon lesquelles toute discussion à propos des otages soit précédée d'un cessez-le-feu ou de négociations de paix. Néanmoins, il demeure opposer à un échange "otages contre prisonniers" et exclut à cet égard la création de zones démilitarisées. Il soutient que tout accord mutuel implique que les FARC ne relâchent pas seulement les otages politiques et militaires qui sont une minorité, mais l'intégralité des personnes séquestrées.
Parmi les gouvernements précédents, certains ont accepté de procéder à de pareils échanges pensant qu'ils déboucheraient sur des négociations plus substantielles, d'autres estimant que la libération, même d'un nombre limité d'otages, valait la peine de courir le risque qu'impliquait en contrepartie celle des guérilleros capturés.
Ces derniers mois, l'Église catholique de Colombie a joué un rôle important de facilitation en vue d'un éventuel "échange humanitaire". Il s'agit de la seule institution nationale ayant entretenu un contact direct avec les FARC depuis l'arrivée au pouvoir d'Uribe en août 2002. Les insurgés sont manifestement intéressés par une telle médiation et le gouvernement semble l'accepter dans la mesure où les négociations pour un échange restreint "otages/prisonniers" sont perçues comme une première étape en vue de la libération de toutes les victimes, y compris celles enlevées contre rançon. Un succès sur ce front humanitaire laisserait peut-être espérer l'ouverture de pourparlers de paix.
Cet exposé étudie l'attrait, la faisabilité et les conséquences politiques d'une libération ou d'un échange otages/prisonniers dans le contexte du conflit actuel.
Tout en reconnaissant le besoin de prudence, ICG conclut qu'une stratégie de négociation bien conçue pourrait conduire non seulement à la libération des otages mais aussi, à moyen-terme, à celle des civils enlevés. L'absence de progrès immédiat sur ce deuxième point ne devrait pas empêcher de traiter le premier.
L'administration Uribe doit adopter une vision stratégique pour aborder le problème, en identifiant et définissant l'objectif qu'un échange otages/ prisonniers remplirait. Engager les FARC dans des pourparlers au sujet d'un tel échange est justifié si cela conduit à des négociations politiques plus larges visant à mettre un terme au conflit, avec une libération anticipée des personnes enlevées et l'arrêt des kidnappings comme éléments clés du processus.
Si l'ouverture de négociations sur la question de l'échange n'est pas évidente pour le gouvernement car cela impliquerait en quelque sorte une reconnaissance de facto des FARC comme acteur politique, cela lui procurerait cependant un éventail de possibilités pour poser les conditions d'une négociation future plus large. En replaçant l'initiative dans la sphère humanitaire, le gouvernement renforcerait sa position politique dans le bras de fer meurtrier qui l'oppose aux FARC.
Pareille logique s'applique dans le cas de l'insurrection plus restreinte menée par l'Armée de Libération nationale (ELN) qui retient certes moins de prisonniers mais qui serait sans doute plus disposée à satisfaire les conditions du gouvernement dans la mesure où elle est militairement plus faible et a été dernièrement plus coopérative en matière de libération d'otages.
Les acteurs internationaux tels que les Nations Unies, les États-Unis et l'Union Européenne devraient aider l'administration Uribe à inscrire son action dans cette direction, avec pour objectif de rebondir sur la question humanitaire qui se pose dans l'immédiat pour relancer l'agenda à long terme des négociations en vue d'une résolution au conflit.
Bogotá/Bruxelles, 8 mars 2004
La version française de ce résumé a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.