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Colombie: la gangrène paramilitaire s'est répandue jusqu'au cœur de l'Etat

, Le Temps  |   5 déc. 2006

Six parlementaires colombiens sont poursuivis pour association avec des groupes paramilitaires criminels, ce qui provoque un véritable séisme dans le pays, et tout le monde se demande si le président Uribe va échapper au scandale.

Pour tous ceux qui craignaient une pénétration du Congrès colombien et de l'appareil d'Etat par les groupes paramilitaires, les mises en accusations la semaine dernière de six parlementaires pour association avec ces groupes criminels prennent déjà l'allure d'un véritable tremblement de terre politique. Le scandale est de taille: les Colombiens découvrent depuis une semaine dans leurs journaux quotidiens l'ampleur de l'influence que les groupes paramilitaires s'étaient taillée parmi le personnel politique du pays. Ils «nommaient» les candidats au congrès, finançaient leurs campagnes, détournaient, avec des complicités politiques, des fonds publics, y compris du Ministère de la santé. Une question plane sur toutes les lèvres à Bogota: le président Alvaro Uribe échappera-t-il à ce grand déballage?

Elu à la présidence de la Colombie en 2002, Alvaro Uribe s'est taillé une popularité sans précédent dans l'histoire récente colombienne. Par sa politique dite de «Sécurité démocratique», il s'attaqua violemment aux groupes insurgés de gauche, particulièrement aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) auxquels son prédécesseur avait offert un large territoire démilitarisé afin de mener des négociations qui n'aboutirent à rien. L'option militaire forte d'Uribe allait restituer un certain sentiment de sécurité dans le pays.

Face aux groupes paramilitaires de droite, il proposa une stratégie de réinsertion pour tous ceux qui accepteraient de désarmer. A ce stade, 43000 paramilitaires ou associés ont rejoint le processus de réinsertion. La loi dite de Justice et Paix leur permet de bénéficier de largesses et de fortes réductions de peines s'ils confessent en toute bonne foi l'intégrité de leurs méfaits. Quand on sait que la plupart des hauts responsables devront répondre de crimes contre l'humanité, de massacres atroces de villageois, on comprend que cette loi ait fait pousser des hauts cris aux associations de défense des victimes.

Plusieurs secteurs de la société colombienne croyaient voir dans les largesses du gouvernement Uribe envers les paramilitaires l'expression claire de liens plus que troubles entre le pouvoir politique, les hautes sphères des services de sécurité du pays et le mouvement paramilitaire. D'autant que le président s'était montré plus que réticent à ouvrir quelque type de négociations que ce fût avec les FARC, ne serait-ce que sur la question profondément douloureuse d'un échange humanitaire entre des prisonniers des FARC en mains du gouvernement et les otages détenus à l'encontre de toutes les conventions internationales par les FARC.

L'image de ce président simple et fort, perçu comme étant proche de son peuple, résistera mal à la mise en cause de personnages clés de l'Etat, très proches du président. Dans une attitude toute à son honneur, mais qui laisse ses partisans pantois, Uribe s'est employé, durant une interview de plus d'une heure sur Radio Caracol jeudi dernier, à défendre les personnes mises en cause et la confiance qu'il leur accordait.

L'ancien directeur du DAS, l'organe en charge des renseignements intérieurs et extérieurs, est mis en examen pour avoir fait effacer de la base de données de ses services les noms et les actions de paramilitaires et trafiquants de drogue notoires. Selon un témoin de ce service, entre 5 et 10% du budget de l'agence de sécurité aurait également été détourné en faveur des différents fronts paramilitaires.

Dans ces circonstances, le président et son équipe devront faire preuve d'une dextérité de prestidigitateur pour convaincre les victimes du paramilitarisme que l'Etat manque d'argent pour leurs compensations, alors que ses propres services ont protégé et peut-être même financé leurs bourreaux.

Fraîchement réélu en mai de cette année, le président fait face à la crise politique la plus profonde qu'il n'ait jamais eu à affronter. La vague de mises en examen témoigne certes de la vitalité des institutions démocratiques colombiennes, et, en particulier, de l'indépendance du pouvoir judiciaire, comme l'a rappelé à la tribune du Sénat le haut-commissaire à la Paix, Luis Carlos Restrepo. Mais si les accusations devaient atteindre le président lui-même, si à n'importe quelle étape du processus d'audition des paramilitaires ou des parlementaires inculpés l'un d'entre eux en venait à faire mention de liens directs avec le chef de l'Etat, l'affaire prendrait une tout autre ampleur et contraindrait probablement Alvaro Uribe à la démission.

Même si personne à Bogota ne veut, à ce stade, évoquer ce scénario catastrophe, il serait bon que les pays du groupe ami et particulièrement la Suisse, l'Espagne et la France se préparent à redoubler leurs efforts diplomatiques, afin d'assurer que tout le processus de paix ne soit emporté par cette vague.

Les chantiers herculéens restent nombreux et un gouvernement colombien affaibli aura beaucoup de mal à les mener à bien. La réinsertion des paramilitaires reste une gageure de taille, y compris dans des circonstances normales. Avec un gouvernement soupçonné de collaboration secrète avec eux, la tâche frise l'impossible.

Alain Délétroz est Vice-président Europe de l'International Crisis Group.

 
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