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La victoire d'Alvaro Uribe en Colombie est-elle un plébiscite pour la guerre?

, Le Temps  |   30 mai 2006

La réélection du président colombien pour un second mandat, une première, doit sans doute beaucoup à sa politique de fermeté à l'égard des guérilleros des FARC, mais le désarmement des groupes paramilitaires sera un enjeu décisif.

Pour une région qui, il y a vingt ans à peine, avait encore du mal à se débarrasser de ses dictatures militaires, l'Amérique latine vit à un rythme électoral effréné. Sur l'année en cours, dix-sept scrutins nationaux se seront tenus dans la région. Ce week-end, la Colombie a réélu son président qui remporte le scrutin avec plus de 62% des suffrages. L'importance de cette élection est triple: elle représente une rupture dans la tradition politique colombienne, elle aura un impact important sur la conduite du conflit armé et son résultat ne sera pas sans conséquence pour le reste de la région.

La rupture dans la tradition politique vient d'un récent amendement à la Constitution qui permit au président sortant, Alvaro Uribe, de se présenter pour un second mandat. Uribe jouit d'une popularité inégalée pour un président colombien en fin de mandat, plus de 72% de popularité lorsque l'amendement à la Constitution était discuté aux Chambres l'an dernier. Après les efforts de négociation avec la principale guérilla armée du pays qu'avait engagés son prédécesseur Pastrana, le président Uribe était élu en 2002 sur un discours fortement centré sur l'option militaire comme moyen de rétablir l'ordre dans le pays.

Malgré le degré d'insécurité encore élevé, les forces armées nationales ont réussi à récupérer l'avantage face aux groupes armés qui ont dû opérer un «repli stratégique» dans les zones de forêt vierge. Les Colombiens ont le sentiment qu'il est devenu moins dangereux de voyager sur des routes désormais plus sûres et ils ont montré dimanche par les urnes qu'ils attribuent ces améliorations à la politique d'Uribe. Eux non plus ne croient pas que les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) puissent s'asseoir à une table de négociations sans y être contraints par une constante pression militaire.

Mais au-delà de la victoire éclatante d'Uribe, ces élections dessinent aussi la fin du monopole des deux grands partis - libéraux et conservateurs - qui s'étaient partagé le pouvoir en Colombie depuis des lustres. Electron libre du parti libéral, Uribe avait gagné la présidence en se démarquant de sa famille politique. Durant son mandat, il s'est rapproché du camp conservateur, et lors des législatives de mars 2006, il a réussi à rassembler derrière lui une majorité parlementaire composée de sept partis de droite. L'un des défis politiques de son second mandat consistera à forger une véritable droite unifiée derrière un projet politique précis et non de courtiser une cohorte de barons dominés par leurs rivalités.

Un autre phénomène semble également prendre corps en Colombie: l'émergence d'une gauche, encore fragile et fragmentée, mais dont le candidat, Carlos Gaviria, a réussi l'exploit de rassembler 22% des voix et de dépasser ainsi le parti libéral pour qui les résultats de dimanche sont un désastre. Plusieurs personnalités de gauche assument déjà des postes à responsabilité fort visibles dans le pays (le maire de Bogota, le gouverneur du Valle notamment) et, fait unique dans son histoire tragique, la gauche n'est pas décimée par des assassinats politiques. Si le deuxième mandat d'Uribe permet à la gauche de devenir une véritable force politique, celle-ci pourrait enfin promouvoir un programme de plus grande équité sociale et surtout engager la tant attendue réforme agraire.

L'impact de la réélection d'Uribe sur le conflit armé risque d'être en dessous des attentes de ses électeurs. Beaucoup en Colombie pensent que la continuité d'une politique forte découragera les FARC qui ont opéré un repli stratégique, comme souvent dans leur histoire, en attendant l'arrivée au pouvoir d'un président moins rigide. C'est précisément cet argument qui a motivé l'amendement permettant la réélection du président. Or, si l'on peut en effet attendre d'Uribe qu'il maintienne le cap de sa «politique démocratique de sécurité», sa capacité à conserver l'initiative dépendra des résultats concrets qu'il obtiendra sur le terrain de la sécurité.

Durant la campagne qui se termine, Uribe a insisté sur ce qu'il a présenté comme un succès de son premier mandat: le désarmement des groupes paramilitaires. Ces organisations extrêmement violentes, qui s'étaient créées pour assumer la défense des grandes propriétés agricoles dans les régions les plus vulnérables aux attaques des guérillas, ont commis les massacres les plus horribles de l'histoire récente du pays. Selon l'un de leurs chefs, elles étaient devenues «un monstre bien pire que le mal contre lequel elles prétendaient lutter». Le gouvernement d'Uribe a offert des conditions de désarmement idéales pour les chefs de ces groupes. La loi appelée «Justice et Paix» qui a provoqué les protestations indignées des défenseurs des droits de l'homme et de l'ONU, leur offre des garanties de réintégration à la vie citoyenne à très peu de frais.

Les Colombiens dans leur grande majorité seraient prêts à avaler cette couleuvre en échange du désengagement effectif de l'une des parties au conflit. Or les succès sont minces: si plus de 32000 paramilitaires se sont effectivement présentés pour être désarmés, les programmes de réinsertion restent plus que déficients et beaucoup d'entre eux semblent se recycler dans le banditisme. Un échec sur ce plan remettrait en cause les points marqués dans le domaine de la sécurité ces dernières années et risquerait de perturber sérieusement le second mandat d'Uribe.

Une majorité de Colombiens sont prêts à pardonner beaucoup en échange d'une paix durable. Mais si les résultats ne se font pas sentir, il sera reproché à Uribe d'avoir exagérément favorisé les paramilitaires, sans n'avoir rien reçu en retour, tandis qu'il se montrait intraitable avec les FARC.

La réélection d'Uribe aura, enfin, un impact régional. Dans une Amérique latine désormais largement dominée par des gouvernements de gauche, dont certains sont méfiants à l'égard des Etats-Unis, la Colombie risquera l'isolement si sa diplomatie n'est pas attentive à arrondir les angles avec ses voisins. Plus particulièrement, le Venezuela d'Hugo Chavez et ses alliés «bolivariens» prennent des options de plus en plus radicalement opposées à celles de la Colombie. Le tribun de Caracas n'a pas hésité à faire sortir son pays de la Communauté andine des nations pour protester contre la signature par deux des cinq membres de cette organisation régionale, la Colombie et le Pérou, du fameux accord de libre-échange avec les Etats-Unis, si cher à l'administration Bush.

Uribe doit certes ménager les Etats-Unis qui lui fournissent une aide importante, surtout militaire. Or la Colombie aura un besoin vital de ses voisins pour mieux contrôler ses frontières et empêcher à ses guérilleros de transformer en base arrière certains territoires frontaliers. Plus particulièrement pour ceux d'entre eux qui parlent le langage de la révolution bolivarienne...

 
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