Vénézuela: en route vers une guerre civile?
Briefing Amérique Latine 5
10 mai 2004
RÉSUMÉ
Le Vénézuela, cinquième plus gros exportateur de pétrole au monde et membre le plus riche de la Communauté Andine des Nations (CAN), traverse une crise politique profonde, avec un risque élevé d’effondrement de ses institutions démocratiques, et l’éventualité d’une guerre civile.
Pendant les premiers mois de l'année 2004, les tensions entre le gouvernement du Président Hugo Chavez et l'opposition politique réunie dans une ‘Coordination Démocratique’ (CD), ont frôlé le point de rupture. La détermination apparente de l'administration Chavez de faire tout ce qui est en son pouvoir pour bloquer un référendum révocatoire a mécontenté des pans croissants de la société.
Entre le 27 février et le 4 mars, des affrontements entre la garde nationale (GN) et des manifestants de l'opposition ont fait au moins quatorze morts et près de 300 blessés. Tortures, détentions arbitraires et recours abusifs à la force auraient eu lieu. Depuis l'investiture du Président Chavez en 1999, les cas de violations impunies des Droits de l'Homme sont clairement à la hausse. Alors que la presse n'a pas été ouvertement restreinte et que plusieurs journaux majeurs lancent des critiques au vitriol contre le gouvernement, celui-ci exerce des pressions multiples sur les correspondants, journalistes et chaînes de télévision. Plusieurs membres de l'opposition, qui ont fait usage de leur droit constitutionnel en signant la pétition en faveur de la destitution du président, ont été arrêtés, et des employés publics auraient reçu des menaces de licenciement.
A la suite de la collecte des signatures appelant à la révocation, le Conseil national électoral (CNE), contrôlé par le gouvernement, est entré en confrontation directe avec la chambre électorale de la Cour Suprême (Tribunal Supremo de Justicia, TSJ), qui avait validé ces signatures et ordonné au CNE de programmer le référendum.
L'affrontement autour du référendum est seulement la partie visible de l'iceberg. Le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait établi ce qui était perçu comme l'une des démocraties les plus solides d'Amérique Latine. Depuis sa rupture en 1989 et la disparition de l'Etat-providence financé par les dividendes pétroliers avec son lot de paupérisation, le Vénézuela a basculé dans une spirale infernale de polarisation économique et politique.
Le Président Chavez et sa ‘Révolution bolivarienne’ ne sont pas un accident. En dépit d'une condamnation antérieure pour tentative de renversement d'un gouvernement élu, Chavez remporta de larges victoires électorales en 1998 et 1999. Il promit aux pauvres ainsi qu'à la majorité des démunis qu'il refonderait la république et, fort du soutien actif de ses partisans, qu'il mettrait un terme à la corruption ainsi qu'aux bouleversantes inégalités sociales. Il en est résulté une très nette accentuation des divisions politiques, une dégradation du niveau de vie et des conditions de sécurité, des restrictions de liberté et une augmentation du risque de violence.
Le pays se trouve à la croisée des chemins. L'opposition démocratique a pris le risque de demander à près d'un million de partisans de signer de nouveau les pétitions en faveur d'une révocation du président à l'occasion des trois jours dits de ‘reparo’ qui se tiendront fin mai 2004, conformément à ce qui a été convenu avec le gouvernement. Malgré le fort sentiment qu'ont certains observateurs que le gouvernement manoeuvre encore afin d'éviter un référendum révocatoire, l'opposition a entendu non sans quelques difficultés les appels internationaux lui demandant de ne pas recourir à la violence. Si le gouvernement ne permet pas au processus de révocation d'avancer (il existe un éventail de finasseries juridiques dont il peut encore faire usage), l'opposition et la communauté internationale seront exposées à des choix difficiles.
Certains dans l'opposition appelleront énergiquement à battre le pavé. Si c'est cet appel qui prévaut, le risque de violence est élevé. L'autre choix consisterait à se regrouper et se concentrer sur les élections locales et des gouverneurs prévues pour fin septembre 2004 ainsi que le scrutin présidentiel ultérieur. Cette option requerrait une stratégie complémentaire pour amener le gouvernement à respecter l'adhésion historique du Vénézuela aux élections démocratiques. Une faiblesse dans la campagne de l'opposition a été son incapacité à s'unir et développer une plateforme démocratique viable qui répondent aux attentes insatisfaites d'une population qui affichait 25% de pauvreté dans les années 1970 contre 75% aujourd'hui, et dont la plupart a voté Chavez cinq ans plutôt. Enrayer la crise exige de l'opposition démocratique qu'elle se consacre à l'élaboration d'une plateforme politique et d'un programme lui permettant de se mesurer à Chavez lors des prochaines élections présidentielles, que celles-ci interviennent 30 jours après un référendum plébiscitant la destitution, ou dans le cadre d'un vote inopiné convoqué par Chavez, ou encore en 2006 comme la constitution le prévoit.
La communauté internationale et particulièrement les membres de l'Organisation des Etats Américains (OEA) devront décider si la Charte démocratique inter-américaine qui exige le respect des élections, de l'Etat de droit et des procédures constitutionnelles, est capable de montrer les dents en cas de violation. Le secrétaire général de l'OEA et le Centre Carter ont eu pour mission commune au Vénézuela de veiller au respect de ces procédures et d'aider à la résolution de la crise politique. Le récent regain d'autoritarisme (la violence opposée aux manifestants en février, les actions mettant en danger l'indépendance de la justice et les graves distorsions dans la gestion du processus de destitution) mérite une vive réprobation internationale.
Simultanément, la communauté internationale doit aussi convaincre Chavez que l'enjeu n'est pas de savoir qui va remporter la procédure de révocation ou les élections mais réside davantage dans le respect des critères de transparence, de liberté et de démocratie. Si le rapport de la mission de l'OEA fait état de fraudes et de violations grossières des normes démocratiques par un membre du gouvernement à l'issue du ‘reparo’, la capacité de réaction de l'organisation régionale sera mise à l'épreuve ainsi que la volonté politique de ses Etats membres.
Malgré l'accord sur le ‘reparo’, rien ne permet d'être optimiste et de penser que la crise politique a été résolue. L'opposition a de bonnes raisons de se méfier du gouvernement Chavez qui a eu recours à une batterie d'astuces en brouillant la frontière entre le respect de la loi et les manoeuvres opérées dans le cadre légal, opposant à la CD obstacle institutionnel sur obstacle institutionnel et en recourant avec parcimonie à une force intimidante. Malgré son apparente ferme intention de débarrasser le pays de Chavez, l'opposition a raisonnablement renoncé aux actions inconstitutionnelles telles que la tentative de coup d'Etat d'avril 2002.
Compte tenu de l'extrême polarisation à l'intérieur du pays et de l'importance d'éviter une implosion institutionnelle ainsi qu'un bain de sang à grande échelle, les démocrates des deux bords devraient poursuivre l'option du référendum révocatoire comme la seule voie constitutionnelle qui permette de mesurer l'aversion populaire à l’égard d’un gouvernement en plein mandat. Les institutions régionales et la communauté internationale ont en commun la responsabilité de s'assurer qu'un tel processus soit mené d'une manière impartiale.
L'Organisation des Etats Américains (OEA), le Centre Carter et le PNUD devraient continuer d'appuyer cet effort. Le Groupe des Amis du Vénézuela (établi au début de l'année 2003 et emmené par le Brésil, avec le Chili, le Mexique, l'Espagne, le Portugal et les Etats-Unis) devraient participer plus activement à la résolution la crise. Lors du processus ‘reparo’, la communauté internationale devrait au minimum vérifier chacun des 2700 sites répartis à travers le pays. Mais elle doit également être en mesure de déterminer si le gouvernement respecte les normes démocratiques, telles qu'énoncées par la Charte inter-américaine. Si le Vénézuela venait à imploser, les conséquences seraient dévastatrices pour la région andine et la démocratie aux Amériques.
Quito/Bruxelles 10 mai 2004
La version française de ce résumé a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.