Asie Centrale: Quel rôle pour l’Union européenne?
Rapport Asie N°113
10 avr. 2006
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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
L’Union européenne ne se montre pas à la hauteur de son potentiel en tant qu’acteur géopolitique en Asie centrale. Elle n’a fait preuve que d’un intérêt limité pour cette région qui, si elle décline sur le plan économique, des libertés politiques et du développement social, notamment ces dernières années, conserve une importance stratégique considérable. Pour changer ceci, Bruxelles doit rompre avec des politiques infructueuses, notamment ses projets de promotion de la région, et adopter un rôle plus ciblé et plus actif, adapté aux caractéristiques distinctes des différents pays de la région. Si elle souhaite avoir un impact plus grand, l’Europe doit également augmenter son niveau de représentation dans la région, lui consacrer plus d’argent et rester fidèle à ses idéaux politiques.
L’UE ne peut se permettre d’ignorer l’Asie centrale, où un calme de surface cache mal le potentiel d’instabilité et de conflit. Cette région revêt une grande importance pour la future sécurité énergétique de l’UE. Les systèmes de santé ses pays de la région sont dans un état critique et offrent les conditions idéales pour la propagation des épidémies. Le radicalisme islamique, qui n’est pas un vrai danger à l’heure actuelle, est une autre menace potentielle. Les progrès en matière de droits de l’homme et de bonne gouvernance sont lents. La région est une route majeure pour le trafic de drogues, et l’instabilité, si elle se développe, entraverait gravement les efforts de reconstruction dans le voisinage de l’Afghanistan.
L’assistance de l’UE à la région prend surtout la forme d’une assistance technique mise en œuvre par le biais du programme TACIS, conçu en 1991 pour appuyer la transition vers une économie de marché et renforcer la démocratie et l’État de droit dans l’espace post-soviétique. Ce programme couvre un grand nombre de projets transnationaux dans le domaine des transports, drogues, contrôles des frontières et énergie qui n’ont pas eu beaucoup de résultat par rapport à l’argent et au temps investis. En dépit d’une assistance à la lutte contre le trafic de drogues, les gains retirés du commerce des drogues continuent de contrecarrer ces efforts.
L’approche au développement est fragmentée et se concentre sur des projets plutôt que d’être une véritable stratégie. Elle s’accroche à un modèle de coopération régionale qui n’a jamais fonctionné étant donné la réticence des États d’Asie centrale à travailler ensemble. L’UE a tenté de promouvoir la sécurité alimentaire par un appui budgétaire en échange de réformes mais les progrès sont difficiles à mesurer. Alors que les mécanismes d’aide et de développement devraient être fusionnés en un seul instrument en 2007, la nature de ce nouvel instrument n’a pas encore été définie; certains craignent qu’il ne soit encore une fois fondé sur une autre tentative irréaliste de promouvoir la coopération régionale.
De même, l’engagement politique a été limité, avec seulement une poignée de missions diplomatiques dans la région. Bien que l’UE ait été la première à répondre au massacre d’Andijon en mai 2005 en Ouzbékistan, elle n’est pas à l’aise avec ce genre de situations difficiles. Certains s’inquiètent de ce que les efforts de “s’engager” dans des pays comme l’Ouzbékistan et le Turkménistan, où les droits de l’homme sont les plus bafoués dans la région, pourraient minimiser la position de l’UE sur les droits de l’homme et la démocratisation. La nomination d’un Représentant spécial de l’UE est un signe d’intérêt à saluer mais il n’est pas encore tout à fait clair comment son rôle pourra être intégré aux mécanismes politiques existants. L’activité des États membres elle aussi est quelque peu limitée, bien qu’elle ait permis d’aborder des problèmes ignorés par TACIS, comme la santé publique.
Si l’UE veut être une force pour la stabilité et le développement dans la région, elle doit prendre des mesures pour accroître sa visibilité et faire connaître au public ses institutions, ses objectifs et les activités qu’elle mène. Elle doit d’autre part rompre avec les projets régionaux qui ont échoué et reconnaître que les cinq États d’Asie centrale font face à des situations politiques et économiques intérieures très différentes. La coopération régionale devrait demeurer un objectif mais les besoins locaux devraient devenir la priorité jusqu’à ce que les États d’Asie centrale fassent preuve de la volonté de travailler ensemble.
L’UE devrait aussi contrebalancer l’assistance technique par des stratégies à long terme de prévention des conflits ou, dans le pire des cas, en mitiger les effets. Ces stratégies devraient inclure la planification en vue de crises humanitaires à grande échelle, y compris les flux de réfugiés, et chercher les moyens d’empêcher que l’instabilité dans un État n’affecte la région dans son ensemble. Il faut reconnaître que s’engager auprès de régimes comme le Turkménistan et l’Ouzbékistan a peu de chance d’apporter des résultats et que les politiques devraient alors se concentrer sur la façon de faciliter une éventuelle transition à partir de la dictature. Un engagement auprès de groupes religieux modérés, et qui ne se limite pas seulement aux organisations et institutions officielles, devrait se poursuivre de façon plus vigoureuse et l’UE devrait annoncer un engagement sans équivoque en ce qui concerne les droits de l’homme et la démocratisation. Ceci sera particulièrement important si l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) est de plus en plus entravée dans ses mouvements et que la crédibilité des États-Unis sur ces sujets continue à décliner. Étant donné que l’Europe ne peut exercer qu’un faible levier, il serait bon de chercher un terrain d’entente avec la Russie. Mais, encore une fois, ceci doit être fait de façon réaliste en gardant à l’esprit que ce pourrait être difficile actuellement.
L’UE dispose de plusieurs avantages. D’une manière générale, elle n’évoque pas dans la région les mêmes inquiétudes que les États-Unis, la Russie ou la Chine, jugés envahissants. De plus, elle possède déjà une expérience dans l’aide à des pays de l’ancien bloc communiste, qui ont connu une transition réussie vers la démocratie et la prospérité. L’UE ne devrait pas autoriser que l’apathie et l’indécision gâchent cette occasion d’avoir un impact similaire en Asie centrale.
1. Accroître la visibilité et l’efficacité de l’UE:
(a) en augmentant les effectifs des délégations de la Commission européenne à Bichkek et Douchanbé et en nommant un chef de délégation ayant rang d’ambassadeur dans les deux capitales;
(b) en promouvant une coopération plus étroite entre les délégations de la Commission et le Représentant spécial de l’EU (RSUE);
(c) en soutenant en Europe l’étude de l’histoire et de la culture de la région ainsi que des langues parlées en Asie centrale en vue de former davantage de spécialistes de l’Asie centrale;
(d) en fournissant du matériel éducatif en russe et en langues locales aux universités d’Asie centrale, notamment celles qui forment de futurs diplomates et hauts fonctionnaires, et en offrant l’occasion à des étudiants d’Asie centrale d’étudier en Europe;
(e) en augmentant la consultation entre Bruxelles et les bureaux de l’UE sur le terrain; et
(f) en accordant plus d’attention aux campagnes destinées à toucher le public et à lui présenter l’UE, ses valeurs, ses institutions et ses programmes.
2. Cesser de considérer l’Asie centrale comme une région unifiée et se concentrer davantage sur les problèmes spécifiques à chaque pays, tout en conservant la coopération et l’intégration régionales comme des objectifs à long terme.
3. Maintenir un front uni et cohérent en ce qui concerne les abus des droits de l’homme, notamment au Turkménistan et en Ouzbékistan, sans permettre que la volonté de s’engager n’éclipse les efforts en la matière, et en particulier:
(a) adopter une position plus robuste sur les thèmes relatifs à la démocratie et les droits de l’homme à travers la région, en plaçant ces thèmes au centre de la relation, notamment lors des discussions avec le RSUE;
(b) rejeter toute tentative par les institutions communautaires de raviver des liens plus étroits avec le Turkménistan tant qu’aucun progrès significatif dans le domaine des droits de l’homme et de la libéralisation économique n’auront pas été faits qui justifieraient une telle démarche;
(c) continuer d’appuyer les projets en matière de droits de l’homme et de démocratie, notamment ceux concernant les femmes; et
(d) mettre un terme à la croyance institutionnelle selon laquelle ce serait l’OSCE qui s’occupe de l’Asie centrale et que les problèmes liés aux droits de l’homme devraient être laissés aux soins de cette organisation.
4. Insister sur des efforts concertés par les États de la région afin de lutter contre la corruption et prévoir un système d’incitations qui s’accompagne de niveaux de référence clairement définis.
5. Lancer une révision afin de trouver de nouveaux moyens d’améliorer la connaissance institutionnelle de l’UE ainsi que son analyse des questions énergétiques dans la région.
6. Explorer les éventuels domaines de coopération avec la Russie et la Chine, en identifiant ceux où les intérêts coïncident sans entrer en conflit avec les préoccupations concernant les droits de l’homme.
7. S’efforcer d’enrayer le recrutement de terroristes et la radicalisation par la promotion des droits de l’homme et de la bonne gouvernance et en s’impliquant auprès des autorités religieuses locales, y compris en dehors des structures officielles.
8. S’efforcer d’améliorer les connexions routières nord-sud entre le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Afghanistan, ainsi que les routes et connexions avec la Chine.
9. Faire du soutien au secteur de la santé publique un élément majeur de l’assistance offerte aux pays de la région.
Bichkek/Bruxelles, 10 avril 2006