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Risques énergétiques en Asie centrale

Rapport Asie N°133 24 mai 2007

This report is currently available in English and Russian.

SYNTHÈSE

Le pétrole et le gaz semblent être aussi bien une bénédiction qu’un fardeau pour les pays d’Asie centrale. Les trois producteurs de pétrole et de gaz de la région, le Kazakhstan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan, semblent présenter les symptômes de la « malédiction des ressources naturelles » : les États riches en énergie ne parviennent pas à prendre leur essor ou ne développent que des économies déséquilibrées et instables. Leur position géographique et leur histoire au sein de l’Union soviétique les ont liés à la Russie, à travers laquelle la majeure partie de leurs exportations énergétiques doit passer. Moscou, qui n’a pas hésité à couper le robinet du gaz pour faire peser des pressions commerciales ou politiques, s’avère être un partenaire peu fiable pour les consommateurs étrangers. Un faible niveau d’investissement, la corruption et une mauvaise gestion flagrante pourraient contribuer à la diminution des réserves de l’Ouzbékistan et du Turkménistan avant qu’ils ne diversifient leurs relations avec les marchés ou leurs économies. La question de l’énergie amènera probablement l’instabilité dans cette région d’Asie centrale et il y a peu de chances qu’elle devienne un facteur d’amélioration de la sécurité énergétique à court terme en Europe.

Le principal problème de l’énergie est la malédiction des ressources naturelles. Le Kazakhstan s’est révélé meilleur gestionnaire que les autres mais des difficultés sont à prévoir : davantage d’argent a été dépensé dans des projets pharaoniques comme Astana, la nouvelle capitale, que dans la santé ou l’éducation. La corruption s’est infiltrée dans tout le gouvernement et les régions productrices de pétrole se plaignent déjà de ce qu’elles considèrent comme un développement inégal. La croissance a été considérable mais les disparités devant la richesse se sont accrues plus rapidement. Le pays affiche un revenu par habitant équivalent à celui de la Bulgarie mais aussi une espérance de vie d’une décennie inférieure. L’économie ne se diversifie pas, la production a été ralentie par une monnaie surévaluée et, si les prix de l’énergie devaient chuter, c’est tout le pays qui en subirait les conséquences.

Tous ces problèmes sont encore plus graves au Turkménistan, cette grande puissance exportatrice de gaz pillée par Saparmurat Niazov, dictateur excentrique et violent qui gouverna le pays comme son fief personnel jusqu’à sa mort, en décembre 2006. Le gaz était essentiellement vendu à l’entreprise russe Gazprom, qui maintenait ses prix bas pendant que M. Niazov amassait des fortunes à l’étranger. Malgré un revenu par habitant relativement élevé, la plupart des Turkmènes sont pauvres. L’investissement dans la production d’énergie a diminué et le pays manque des compétences techniques nécessaires. Reste encore à voir si la situation va changer avec le nouveau chef de l’État, protégé de M. Niazov, arrivé au pouvoir grâce à des élections marquées par des irrégularités.

L’Ouzbékistan est le pays qui dispose le moins de pétrole et de gaz des trois producteurs. Cet importateur net de pétrole a vendu à la Russie une grande partie de sa production de gaz, déjà amoindrie, à prix réduit. Le secteur énergétique a un certain nombre d’effets délétères sur les Ouzbeks ; une grande partie de l’argent est confisquée par les élites et ne pénètre pas à l’intérieur du pays, mais il est aussi utilisé pour soutenir un système de sécurité lourd et violent. Sans oublier l’approvisionnement en gaz souvent coupé en hiver, de manière à pouvoir le vendre à l’étranger et faire entrer dans les caisses environ un demi milliard de dollars ; des villes entières se retrouvent sans chauffage durant des hivers particulièrement rigoureux, ce qui provoque souvent des manifestations.

Il est probable que les problèmes liés à la malédiction des ressources naturelles alimentent les tensions autour de la succession présidentielle au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Aucun des deux pays n’a en effet acquis les institutions qui permettraient de surmonter un éventuel choc des prix ou de gérer les tensions créées par les imprévus des ressources naturelles. L’argent coule à flots dans les puissants cercles présidentiels. La compétition risque de faire rage lorsque les responsables actuels devront laisser leur place. En Ouzbékistan, les services de sécurité chercheront à rester présents dans les affaires, dont ils tirent la majeure partie de leur revenu.

En dépit de ces problèmes, l’Europe et la Chine comptent sur la région pour apaiser leurs inquiétudes relatives à la sécurité énergétique. Les décideurs européens prévoient de développer leurs relations avec les États d’Asie centrale et la sécurité énergétique est un élément important de cette volonté, qui d’une certaine manière est tout à fait légitime : le Kazakhstan dispose de la onzième réserve de pétrole au monde et probablement de la plus grande capacité de croissance de la production de tous les pays non membres de l’OPEP. Mis à part la Russie, ce pays est le seul à être en mesure de fournir la Chine en pétrole par oléoduc direct. Mais les flots de pétrole coulant actuellement vers la Chine dépendent de la Russie et, plus important encore, les quantités de gaz qui pourraient éventuellement être acheminées d’Asie centrale vers l’Europe sont insuffisantes pour modifier le paradigme des relations énergétiques entre l’Europe et la Russie. Ce qui pourrait apaiser les inquiétudes européennes, plutôt que de tenter d’accroître l’approvisionnement en Asie centrale, c’est l’engagement d’un véritable dialogue avec la Russie, la rénovation des infrastructures obsolètes, la fin des subventions intérieures russes pour limiter la demande intérieure et enfin l’utilisation rationnelle de l’énergie.

L’inquiétude devrait moins porter sur la sécurité énergétique des pays occidentaux que sur ces pays d’Asie centrale : ils représentent une source d’insécurité généralisée pour la région et d’insécurité humaine pour ses habitants. Les revenus considérables générés doivent se traduire en résultats à leur mesure. Les priorités pour y parvenir sont une bonne gouvernance, des dépenses efficaces et le développement de l’État de droit. Le pétrole et le gaz offrent un raccourci vers l’enrichissement, mais il n’y a pas de raccourci vers le développement politique et économique nécessaire pour que ces pays prennent le chemin de la paix et de la prospérité.

Bruxelles/Bichkek, 24 mai 2007

 

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