Le Kirghizstan au bord du gouffre
Briefing Asie N°55
9 nov. 2006
This report is only currently available in English
SYNTHÈSE
Les combats qui ont opposé partisans et opposants du gouvernement, auxquelles la police à mis fin à grand renfort de coups de matraque et de gaz lacrymogène sur la place centrale de la capitale cette semaine, sont une illustration spectaculaire de ce que le Kirghizstan est au bord d’une rupture politique et peut-être d’une guerre civile. Le gouvernement et l’opposition ont entamé des négociations pour éloigner le pays du précipice et le président a signé le 9 novembre une nouvelle constitution que le parlement avait adoptée la veille. Mais les tensions persistent. Les négociations devront s’étendre sur un plus grand nombre de questions pour pouvoir trouver une solution aux différends de fonds, qui s’appuient sur une division des pouvoirs entre le président et le parlement, et à d’autres problèmes connexes. La communauté internationale devrait jouer un rôle bien plus actif en matière de diplomatie préventive étant donné que, si l’on ne trouve pas de solution rapidement, l’instabilité du Kirghizstan pourrait facilement affecter d’autres États fragile en Asie centrale.
Pendant une bonne partie de l’année, deux groupes ont rivalisé pour contrôler le pays:
-
Le gouvernement, dirigé par le président Kurmanbek Bakiyev, le Premier ministre Feliks Kulov, le Premier ministre adjoint Daniyar Üsönov et le Secrétaire d’État Adakhan Madumarov; et
-
Le mouvement d’opposition “Pour les réformes !, dirigé par des parlementaires, dont Ömürbek Tekebayev, Melis Eshimkanov et Azimbek Beknazarov; un certain nombre d’anciens ministres de l’administration Bakiyev, notamment Almazbek Atambayev et Roza Otunbayeva; et des militants de la société civile comme Edil Baysalov.
La confrontation s’est accrue depuis le printemps 2006. L’opposition a organisé des manifestations à Bichkek et ailleurs pour exiger des réformes politiques. Les troubles, qui ont commencé lorsque l’opposition a demandé des contrôles sur le pouvoir présidentiel, ont pris un caractère régional parce que le gouvernement comptait sur le soutien des régions du sud (en particulier les provinces de Jalalabat et Osh) et que l’opposition comptait largement sur le soutien du nord (notamment des provinces de Chüy et Talas). La police et les forces de sécurité sont divisées entre les deux camps mais, jusqu’à présent, elles ont pu éviter des affrontements dans la capitale.
L’opposition a organisé des manifestations de masse dans le centre de Bichkek depuis le 2 novembre, essayant de forcer Bakiyev à approuver une nouvelle constitution qui limiterait les pouvoirs du président et permettrait au groupe parlementaire le plus important de former le gouvernement. Bakiyev, qui en vertu de la constitution jouit de pouvoirs quasiment illimité, a refusé. Les deux camps ont commencé à rassembler leurs partisans et ce qui a commencé comme une querelle entre élites politiques est en train d’entraîner dans son sillage un grand nombre de citoyens ordinaires. Le centre de la capitale a été divisé en deux parties:les partisans de l’opposition se sont rassemblés dans les bâtiments du gouvernement, la « Maison blanche » tandis que les supporters du gouvernement se sont réunis près du parlement.
Alors que l’on s’attendait à des affrontements le 7 novembre, des négociations de dernière minute ont permis de réduire la tension mais les manifestations dans les deux camps se poursuivent et il est toujours possible qu’elles dégénèrent en conflit. Les pourparlers entre le président du parlement Marat Sultanov et le président Bakiyev ont conduit à un accord visant à présenter une constitution qui serait un compromis au parlement, qui l’a adoptée le 8 novembre. Le président Bakieyev l’a signée le lendemain mais il n’est pas certain qu’il mettra en œuvre cette nouvelle constitution. Par ailleurs, il faut encore prendre des mesures pour soutenir le processus politique. La trêve reste très fragile.
Le gouvernement doit agir rapidement, de même que l’opposition et la communauté internationale, afin de tirer parti de ce qui n’est peut-être qu’une accalmie. Il s’agit de prendre les mesures suivantes:
-
le gouvernement et l’opposition doivent appeler leurs partisans à évacuer les places de Bichkek où ils sont présents et demander à leurs partisans dans le reste du pays de ne pas venir à Bichkek pour participer aux manifestations;
-
l’UE, les États-Unis, la Russie, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et l’ONU (en premier lieu par le biais du Secrétaire général) doivent chacun appeler le président Bakiyev à la retenue et surtout à éviter de recourir à la force pour reprendre le contrôle de la situation;
-
la mission de l’OSCE à Bichkek devrait être prête à mettre à disposition, si besoin, des locaux en terrain neutre pour poursuivre les négociations entre le gouvernement et l’opposition;
-
le Secrétaire général de l’OSCE et le Représentant spécial de l’UE pour l’Asie centrale devraient se rendre immédiatement à Bichkek, essayer d’impliquer davantage de représentants de deux parties dans les négociations et proposer leur médiation pour trouver un mécanisme approprié pour arriver à un compromis sur un plan de renforcement des institutions; et
-
le gouvernement kirghiz et l’opposition, avec le soutien actif de la communauté internationale, devraient initier un programme de réconciliation nationale afin d’apaiser les tensions entre les différentes régions et factions du pays.
Au-delà du besoin urgent de mener une action diplomatique pour désamorcer la crise dans l’immédiat, l’OSCE, l’UE, la Russie, le Kazakhstan et les États-Unis doivent tous s’impliquer davantage pour aider à négocier et mettre fin à cette débâcle politique.
Bichkek/Bruxelles, 9 novembre 2006