Assassinat politique en Asie centrale : la fin de l’isolement de l’Ouzbékistan peut bien attendre
Briefing Asie N°76
14 févr. 2008
This Report is currently only available in English.
SYNTHÈSE
Des signes révélateurs semblent indiquer que les forces de sécurité ouzbèkes ont assassiné, en octobre 2007, l’un des journalistes kirghizes les plus en vue, Alisher Saipov, durant la préparation des élections présidentielles qui se sont déroulées en fin d’année en Ouzbékistan, sans doute en raison de son implication au sein du parti Erk (Liberté), parti d’opposition dominant actif depuis Istanbul. Si les faits sont avérés, il semblerait que les organes de sécurité, sur lesquels le président Islam Karimov s’appuie pour rester au pouvoir, sont de plus en plus enclins à réagir dès qu’ils perçoivent le moindre danger, même s’ils doivent pour cela recourir à des frappes préventives en territoire étranger. Ce pourrait être un signe non seulement de l’implacabilité du régime mais aussi de sa fragilité grandissante. À tout le moins c’est le signe pour les États-Unis et l’Union européenne (UE) qu’ils doivent résister à la tentation, en réponse à la réélection suspecte de Karimov en décembre 2007, de se rapprocher de Tachkent dans l’espoir apparent de reprendre ou maintenir des bases militaires utiles aux opérations en Afghanistan et de prendre de court la Russie.
Au Kirghizstan, le meurtre de Saipov a ébranlé l’establishment et embarrasse profondément les organes de maintien de l’ordre. Politiciens et enquêteurs judiciaires ont officiellement rejeté la thèse de l’assassinat politique présentée par la police secrète ouzbèke et imputent plutôt sa mort aux relations douteuses que la victime entretenait avec des fondamentalistes islamistes. Mais certains signes semblent trahir l’intérêt voire la responsabilité de Tachkent.
La mort de Saipov a mis à nu la politique profondément ambigüe que le Kirghizstan applique à l’égard de son puissant voisin. Les organes de sécurité et de maintien de l’ordre kirghizes semblent avoir eu connaissance de menaces ouzbèkes à l’encontre du journaliste sans avoir rien fait pour les neutraliser. De fait, Bichkek se plaint de ce que, dans le sud du pays, des Kirghizes d’origine ouzbèke ont des revendications excessives pour réclamer davantage de pouvoir politique dans les zones frontalières, et a quasiment donné carte blanche aux services spéciaux ouzbèkes sur son propre territoire.
Cependant, en privé, de hauts responsables kirghizes expriment leur frustration face à la situation politique en Ouzbékistan. Ils déplorent que la brutalité de Karimov et son insistance bornée à se maintenir au pouvoir soient les principaux facteurs qui expliquent la croissance d’un mouvement islamiste radical clandestin dans le pays et se plaignent de ce que son gouvernement refuse de se pencher sur les questions de sécurité que cela pose. La rudesse et la paranoïa du président, disent-ils, ont aliéné jusqu’à son entourage proche et ils s’inquiètent de ce que son départ, le moment venu, laissera un vide dangereux qui pourrait faciliter l’arrivée massive de réfugiés transfrontaliers.
Le 16 janvier 2008, Karimov a prêté serment pour un troisième mandat après avoir défait trois candidats lors d’élections vivement critiquées par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) mais dont la Communauté des États indépendants, fortement influencée par Moscou, s’est félicitée. Les responsables ouzbèkes estiment que l’UE et les États-Unis vont désormais adoucir leur position envers l’Ouzbékistan et il se pourrait qu’ils aient raison. Karimov a reçu un diplomate européen dès le lendemain de son investiture et l’amiral qui dirige de commandement central américain la semaine suivante.
L’affaire Saipov, si le régime ouzbèke était effectivement responsable, indique toutefois qu’il serait malavisé de chercher à alléger les sanctions que l’UE avait mises en place après les massacres perpétrés en mai 2005 dans la ville ouzbèke d’Andijan, à restaurer l’aide que les États-Unis avait réduite, ou plus généralement à diminuer l’isolement politique du régime de Karimov. Ces mesures avaient envoyé un message fort : en dépit du mépris officiel affiché par Tachkent envers l’Europe, les Ouzbèkes ont par exemple déployé de grands efforts diplomatiques pour que Bruxelles lève ses sanctions. Néanmoins, Saipov a été assassiné moins de deux semaines après l’annonce par l’UE de la suspension de certaines restrictions aux déplacements de responsables ouzbèkes accordées pour “inciter… des mesures concrètes” de la part de Tachkent.
L’Occident souhaite ouvrir un dialogue constructif avec Karimov, mais faire des concessions unilatérales sans contrepartie ne fera probablement qu’encourager un régime dangereux et imprévisible, un régime qui a stimulé la montée de l’islam radical tandis qu’il laissait son peuple être gagné par la misère et devenait lui-même une menace pour ses voisins. Miser sur un dialogue constructif dans ces conditions serait un pari géopolitique bien risqué.
Bichkek/Och/Bruxelles, 14 février 2008