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Le Turkménistan après Niyazov

Briefing Asie N°60 12 févr. 2007

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SYNTHÈSE

La mort du président turkmène Saparmurat Niyazov a été annoncée le 21 décembre 2006. Après deux décennies au pouvoir, il laisse derrière lui une éducation et un secteur de la santé en ruines, une situation de droits de l’Homme déplorable, des milliers de prisonniers politiques et une économie sous pression en dépit d’importantes exportations énergétiques. Alors que les résultats officiels devraient être annoncés dans quelques jours, il ne fait quasiment aucun doute que c’est son successeur par intérim, Gurbanguly Berdimuhammedov, qu’ils désigneront comme gagnant de l’élection présidentielle qui a été savamment orchestrée le 11 février dernier et dont les véritables opposants au régime ont été exclus. Le pays, qui revêt une importance stratégique, reste calme pour le moment ; Berdimuhammedov (avec son partenaire Akmurat Rejepov) a promis des réformes limitées. Il est cependant difficile de sonder la volonté de la nouvelle équipe dirigeante à procéder à des changements significatifs. La communauté internationale devrait éviter la tentation de lui accorder le bénéfice du doute et plutôt faire passer un message clair indiquant que des relations commerciales sérieuses et le maintien de l’aide ainsi que la fin de l’isolement du Turkménistan exigeront de ses nouveaux dirigeants qu’ils prennent des mesures pour annuler les pires politiques socio-économiques menées par Niyazov et qu’ils améliorent la situation des droits de l’Homme.

L’analyse internationale a souvent tourné en ridicule le culte de la personnalité exercé par Niyazov mais les façades des monuments de marbre et d’or dissimulaient en fait une sombre réalité. Le Turkménistan de Niyazov était l’un des régimes les plus répressifs et isolationnistes du monde. L’opposition n’y était pas tolérée et les paroles du président avaient force de loi. Des purges régulières à tous les niveaux de gouvernement maintenaient à l’écart les éventuels contestataires.

Niyazov a laissé le pays au bord d’une grave crise humanitaire et socio-économique. Le financement des institutions dans les domaines de la santé et de l’éducation a subi des réductions drastiques. Les diplômes étrangers ont été déclarés non valides et les programmes scolaires et universitaires ont été réduits, l’idéologie y occupant une place toujours plus importante. L’accès aux soins de santé a été de plus en plus limité. Étant donné que la majeure partie des revenus tirés de l’exportation d’hydrocarbures disparaissait dans des comptes hors budget offshore contrôlés par Niyazov (et dont l’état actuel est inconnu), l’économie turkmène est de plus en plus sous pression. L’agriculture est en ruines. Les programmes de Niyazov ne contenaient que peu de mesures, et le plus souvent aucune, pour en assurer la durabilité sur le plan environnemental. Les droits des citoyens faisaient l’objet d’atteintes régulières. Un exemple flagrant en fut en 2006 l’arrestation avec deux de ses collègues d’Ogulsapar Muradova, journaliste et militante des droits de l’Homme de 58 ans apparemment torturée à mort. La criminalité et la consommation de drogue sont de plus en plus visibles, en particulier hors de la capitale Achgabat.

Après la mort de Niyazov, un groupe formé autour de Berdimuhammedov, le président-adjoint du Conseil des ministres, et Rejepov, le chef de la garde présidentielle, a pris ce qui semble être un ascendant incontesté sur le pouvoir. Le fils et la fille de Niyazov ont été écartés, l’armée est sous financée et mal équipée en comparaison avec les services de sécurité et l’opposition politique est pour la majeure partie exile à l’étranger. Il est désormais peu probable que le régime soit remis en cause par des élites locales ou par des groupes islamistes radicaux.

Alors que cinq candidats “approuvés” ont été autorisés à se présenter contre Berdimuhammedov lors de l’élection présidentielle, la victoire de celui-ci n’a jamais fait aucun doute. Aucun membre de l’opposition n’a été autorisé à présenter sa candidature et toutes les structures officielles se sont mobilisées pour assurer le résultat prévu. Durant la campagne, Berdimuhammedov a promis d’améliorer l’éducation, d’augmenter les retraites et les salaires, d’accorder une plus grande attention à l’agriculture et d’offrir un accès gratuit à internet. On a laissé entendre que d’autres changements pourraient être en préparation, encore que de nouvelles atteintes aux droits de l’Homme aient également été rapportées, par exemple le massacre de détenus à la prison politique d’Owadandepe.

Il n’est pas certain que les réformes promises soient plus qu’une forme de démagogie employée pendant la campagne. Rien de concret n’a encore été fait. Il semble par contre que Berdimuhammedov et ses alliés réalisent que la trajectoire de Niyazov ne peut être maintenue. La communauté internationale devrait saluer et encourager les promesses de réforme et être prête à prêter son assistance au Turkménistan, à condition que le nouveau gouvernement s’engage véritablement par des actions concrètes. Dans l’immédiat, la communauté internationale devrait :

  • exprimer sa préoccupation concernant la nature non démocratique de la prise de pouvoir par Berdimuhammedov et exiger en échange d’une amélioration des relations et d’une plus grande assistance internationale la mise en œuvre de ces réformes ;
  • pousser le nouveau gouvernement à envisager une amnistie pour les prisonniers politiques de l’ère Niyazov ;
  • geler les avoirs de Niyazov à l’étranger après en avoir remonté la trace et ne les rendre à nouveau disponibles qu’à la stricte condition qu’ils soient utilisés pour la mise en œuvre de ces réformes ; et
  • maintenir et, là où c’est possible, étendre les programmes d’aide existants visant à améliorer les chances des turkmènes en matière d’éducation ainsi que d’autres mesures destinées à améliorer leurs conditions de vie.

Le nouveau gouvernement du Turkménistan devra procéder à de nombreuses réformes de grande ampleur, dont beaucoup seront radicales et prendront un temps considérable, afin de réparer les dommages causés par le défunt président à son pays. Il existe cependant un certain nombre d’initiatives qu’il pourrait facilement prendre dans l’immédiat sans menacer sa position et qui prouveraient ses intentions et sa bonne volonté aux yeux de son peuple aussi bien que du reste du monde, dont Niyazov avait si bien isolés les Turkmènes. En particulier, le nouveau gouvernement devrait promptement :

  • abroger le décret de 2003 qui invalide les diplômes universitaires obtenus à l’étranger ;
  • donner accès au Comité international de la Croix rouge (CICR) aux centres de détention, en conformité avec son mandat ;
  • examiner les condamnations des détenus politiques de l’ère Niyazov, autoriser ceux-ci à rencontrer leurs parents et des observateurs internationaux et leur accorder le droit de faire appel de leur condamnation et de leurs peines ; et
  • faciliter la production d’un rapport public complet et indépendant sur la mort en détention d’Ogulsapar Muradova ainsi que de la localisation et des conditions actuelles de détention des ses collègues Annakurban Amankylychev et Sapardurdy Hajiyev, et du massacre qui s’est déroulé à Owadandepe.

Bichkek/Bruxelles, 12 février 2007

 
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