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Corée: Vues du Sud sur un frère d'une autre planète

Rapport Asie N°89 14 déc. 2004

This report is currently only available in English, Russian and Korean.

SYNTHESE

Une forte majorité de Sud Coréens s'accordent sur le besoin de dialoguer avec la Corée du Nord sans qu'il y ait pour autant de consensus sur les moyens les plus efficaces. A mesure que s'intensifie le débat sur la manière de traiter avec ses frères du nord, l'opinion publique se fissure en profondeur. D'importants changements générationnels et politiques ont modifié les opinions dans un sens qui pourrait nuire à la politique américaine dans la région à moins que Washington ne réalise mieux l'évolution en cours à Séoul.

La génération qui a vécu la guerre de Corée est sur le point d'être dépassée par celle qui a mené le combat pour la démocratisation dans les années 1980. Ces Sud Coréens, plus jeunes, se laissent moins facilement séduire par les sirènes de l'anti-communisme et sont moins spontanément pro-américains. Ils sont davantage accoutumés à la prospérité, craignent moins la Corée du Nord, et sont ainsi plus enclins à ébranler le système de leur pays au nom de la justice économique et sociale. Ils sont à la fois plus progressistes et nationalistes, bien que peu d'entre eux partagent véritablement l'idéologie de Pyongyang. Agée d'une trentaine et d'une quarantaine d'années aujourd'hui, cette génération dominera la vie politique sud coréenne au cours des années à venir.

Cette mutation générationnelle a engendré un changement de l'approche sud coréenne de la Corée du Nord à la fois dans le fond et la forme. Tandis que la grande majorité perçoit toujours le Nord comme une menace, le curseur s'est déplacé de la confrontation vers la coopération et la réconciliation. La levée des restrictions gouvernementales sur les échanges inter-coréens a entraîné une explosion des contacts, contribuant à démystifier le Nord chez les Sud Coréens. En outre, il n'est plus enseigné aux étudiants de redouter Pyongyang comme ce fut le cas pour leurs parents. Une majorité de citoyens conçoivent désormais la Corée du Nord davantage comme nécessitant dialogue et assistance.

Tandis qu'un rapprochement avec la Corée du Nord demeure controversé, un consensus émerge sur le fait que:

  • une coopération économique Nord-Sud peut s'avérer mutuellement avantageuse;
  • une réunification progressive est préférable à un effondrement brutal et une absorption;
  • une guerre sur la Péninsule coréenne est impensable;
  • le programme nucléaire nord coréen est inopportun et devrait être interrompu à l'aide de négociations si possible, mais il ne menace pas la Corée du Sud et ne constitue pas en soi une raison pour cesser le dialogue; et
  • il est nécessaire de venir en aide à la population nord coréenne afin qu'elle surmonte sa pauvreté.

En même temps, on assiste à une divergence croissante sur:

  • la capacité du régime de Kim Jong-il à changer;
  • l'attrait de traiter directement avec le gouvernement nord coréen;
  • la manière adéquate d'appréhender les problèmes des Droits de l'Homme en Corée du Nord;
  • l'opportunité d'alléger les restrictions légales sur l'information à propos de la Corée du Nord et sur les contacts entretenues avec ce pays; et
  • le degré de réciprocité qui devrait être exigé de la Corée du Nord.

Les changements dans la perception sud coréenne de la Corée du Nord rendent plus intense le débat sur l'avenir de l'alliance avec les Etats-Unis. Une nette majorité des Sud Coréens perçoivent encore la Corée du Nord comme une menace potentielle, même s'ils estiment peu probable une invasion. La plupart ne veulent pas que les troupes américaines quittent la péninsule bien que certains semblent considérer que cette alliance est nécessaire autant pour modérer Washington que dissuader Pyongyang. Une majorité évidente est mal à l'aise avec la ligne dure, telle qu'elle est perçue, de l'administration Bush à l'égard du Nord. Peu sont favorables à un changement de régime. Au lieu de cela, la plupart soutiennent une réconciliation ainsi qu'une réunification progressives. Ce clivage est exacerbé par le manque de liens étroits entre le nouveau leadership politique sud Coréen et les Républicains montants à Washington. Deux dialogues américano-sud coréens se déroulent distinctement: ceux n'exerçant pas le pouvoir à Séoul s'entretiennent avec ceux l'exerçant à Washington, et vice-versa.

Il est faux d'affirmer, comme le font parfois certains prédicateurs alarmistes marqués à droite, que la Corée du Sud prend le chemin du socialisme. La jeune génération d'aujourd'hui affiche un double état d'esprit à l'égard de la Corée du Nord: elle accepte davantage le dialogue avec le régime mais n'épouse pas pour autant le système. Toutefois, dans la mesure où les extrémistes sont plus audibles que les modérés, ces nuances subtiles passent par pertes et profits. Dans un pays et une culture où la diversité d'opinion n'a jamais été de mise, la question essentielle est de savoir s'il est possible de dépasser le "conflit Sud-Sud" (nam-nam galdeung) et de développer une approche cohérente du problème nord coréen.

Séoul/Bruxelles, 14 décembre 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.


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