La situation désespérée des nord-coréens en Chine et au-delà
Rapport Asie N°122
26 oct. 2006
The full report is available in English, Korean and Russian.
SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
Des dizaines de milliers de nord-coréens ont déjà risqué leur vie pour fuir les malheurs de leur pays et partir à la recherche d’une vie meilleure. Ce défi humanitaire prend place de façon presque invisible alors même que le monde a les yeux rivés sur le programme nucléaire de la Corée du Nord. À peine plus de 9000 d’entre eux ont réussi à trouver refuge à l’étranger, pour la plupart en Corée du Sud mais aussi au Japon, en Europe ou aux États-Unis. Ils sont bien plus nombreux à se cacher par peur d’être arrêtés et rapatriés de force par la Chine et les pays voisins, vulnérables aux abus et à l’exploitation. En cas de renvoi vers le nord, ce sont de sévères punitions qui les attendent, peut-être même la mort. Pendant le débat au sein du Conseil de sécurité sur d’éventuelles sanctions après le test nucléaire de la Corée du Nord, la Chine et la Corée du Sud se sont abstenues d’exercer une pression aussi forte qu’elles l’auraient pu pour persuader Pyongyang de faire machine arrière sur sa dangereuse politique nucléaire, en partie parce qu’elles craignent que le flot régulier de nord-coréens qui arrivent en Chine et dans les pays voisins grossisse si l’économie du Nord devait s’effondrer sous le poids de mesures sévères. Bien qu’il y ait à peine plus de chance pour que Beijing se montre plus flexible que Pyongyang, les gouvernements en question peuvent et doivent faire plus pour améliorer la situation de ceux qui passent leurs frontières.
Même sans une réponse forte à l’essai nucléaire du 9 octobre 2006 qui viserait l’économie nord-coréenne, la situation interne pourrait bientôt empirer. On peut s’attendre à un retour à la famine dans le nord. L’année dernière, Pyongyang a réintroduit le même système public de distribution de nourriture qui s’était effondré dans les années 1990 et a rejeté les offres d’assistance humanitaire internationale, exigeant à la place une aide au développement hors de tout contrôle. Il est difficile d’assurer le financement des programmes d’aide et les récoltes et l’infrastructure ont été endommagées par les inondations de cet été.
Ce sont la faim et le manque d’opportunité économique plutôt que l’oppression politique qui poussent les nord-coréens à quitter le “paradis des travailleurs”. Pour les retenir, le manque d’information, la peur d’être arrêté par les agents de sécurité chinois ou nord-coréens et les limitations financières sont des barrières plus efficaces qu’un quelconque mur ou qu’un dispositif de sécurité à la frontière. La Chine compense la quasi-absence de gardes à la frontière par une recherche acharnée des nord-coréens qui vivent sur son territoire dans la clandestinité. En octobre 2006, les autorités chinoises ont commencé à dresser une clôture le long de la frontière et ont ratissé les environs afin d’arrêter les clandestins.
En dépit de ces redoutables obstacles, la volonté des nord-coréens de s’enfuir, quitte à risquer leur vie, est de plus en plus forte et les arrivées dans le sud vont probablement atteindre un nouveau record cette année. La plus grande motivation pour les candidats au départ est la présence de parents en Chine et, de plus en plus, en Corée du Sud. Les quelque 9000 personnes qui ont pu se réfugier en Corée du Sud sont en mesure d’envoyer de l’argent et des informations à leurs proches dans le nord pour les aider à s’enfuir à leur tour. Dans une mesure moindre mais toutefois significative, l’information commence à se propager dans le nord par le biais de bandes vidéo sud-coréennes importées en contrebande, d’émissions radiophoniques américaines et sud-coréennes et par le bouche-à-oreille, autant de moyens d’exposer les nord-coréens à de nouvelles idées et de leur donner de nouvelles aspirations.
La plupart des nord-coréens ne se rendent pas en Chine avec l’intention de demander l’asile mais, parce que Beijing s’arrange pour rendre leur séjour de plus en plus difficile, un nombre croissant d’entre eux se trouve contraint de continuer leur voyage sur des milliers de kilomètres et de braver les dangers pour traverser les frontières vers la Mongolie ou vers l’Asie du Sud-est. L’arrestation de 175 demandeurs d’asile à Bangkok en août 2006 et celle de 86 autres le 24 octobre sont des exemples frappants des limites de l’hospitalité des pays hôtes.
La grande majorité des nord-coréens qui ont réussi à se mettre à l’abri s’installent en Corée du Sud. Dans la plupart des cas, il s’agit d’un choix motivé par la langue, la culture et la promesse d’être réunis avec des membres de leur famille. Dans un nombre croissant de cas, les procédures excessivement pénibles de demande d’asile dans n’importe quel pays sont un facteur décisif. À l’exception de l’Allemagne, les mêmes gouvernements qui ont été les premiers à demander l’amélioration des droits humains des nord-coréens, à savoir les États-Unis, les États membre de l’Union européenne et le Japon, n’ont accepté qu’une poignée de demandeurs d’asile.
Un réseau mal structuré d’abris de fortune destinés à fournir une aide humanitaire aux réfugiés est devenu une voie de passage clandestine, non dénuée de signification politique, grâce à laquelle quelques nord-coréens peuvent se payer un passage sûr vers Séoul en quelque jours tandis que d’autres endurent des années de violence et d’exploitation. S’ils souhaitent diminuer l’exploitation des plus vulnérables et améliorer l’aide précieuse fournie par ce réseau, les gouvernements concernés doivent s’efforcer de trouver une solution durable.
Aucune des politiques proposées dans le présent rapport n’implique de contraintes insupportables pour les gouvernements. À moins que l’économie de la Corée du Nord ne s’effondre complètement, le nombre de ses citoyens qui traversent les frontières internationales continuera d’être restreint par de nombreux facteurs, dont les moindres ne sont pas les contrôles stricts organisés par Pyongyang sur les mouvements internes ou le prix à payer pour assurer la sécurité d’un passage vers l’étranger. Pourtant, il est temps de traduire en actes les paroles et les résolutions concernant la situation désespérée des nord-coréens, d’une part parce que l’humanité l’exige et d’autre part parce que si la communauté internationale n’est pas capable de proposer rapidement une réponse à cette situation, il lui sera plus difficile de forger un consensus opérationnel sur la question du nucléaire.
1. Assouplir les politiques relatives aux voyages en Chine afin de soulager la pression populaire en:
(a) permettant à un plus grand nombre de nord-coréens de rendre visite à leurs parents en Chine et en autorisant des visites plus fréquentes;
(b) en autorisant un plus grand nombre de nord-coréens à se rendre en Chine pour affaires ou autres raisons professionnelles pour des périodes limitées chaque année; et
(c) en étudiant avec la Chine la mise en place d’un régime dans lequel les citoyens des deux pays vivant à proximité de la frontière commune pourraient effectuer un certain nombre de courtes visites chaque année pour des raisons professionnelles ou familiales selon certaines conditions avantageuses.
2. Revoir les pénalités infligées pour des visites non autorisées en Chine et au minimum les réduire de façon significative.
3. Étendre la réforme et ouvrir l’économie du pays afin de réduire la pression qui pousse de nombreux nord-coréens à rechercher une vie meilleure à l’étranger.
4. Rompre le lien entre les questions relatives à l’asile et le reste des relations avec la Corée du Sud.
5. Mettre fin au rapatriement forcé des nord-coréens et poursuivre le dialogue avec la Corée du Sud et d’autres pays lorsque ces réfugiés doivent être transférés vers un pays tiers.
6. Accorder aux conjoints nord-coréens de citoyens chinois et leurs enfants un permis de résidence temporaire.
7. Continuer à travailler avec l’office du Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) pour élaborer et mettre en place rapidement un cadre juridique pour les demandeurs d’asile qui tienne compte des besoins des nord-coréens en Chine et assure une protection spécifique des droits des conjoints nord-coréens de citoyens chinois et leurs enfants contre le trafic et les abus (y compris la violence domestique).
8. Permettre aux enfants nés des conjoints nord-coréens de citoyens chinois d’être scolarisés.
9. Assouplir la réglementation relative aux visites des nord-coréens à leurs parents en Chine.
10. Supprimer le système de primes offertes en échange de la capture et de la remise aux autorités de clandestins nord-coréens.
11. Permettre aux employés d’ONG et du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés de rencontrer les nord-coréens qui se trouvent en Chine.
12. Allouer davantage de ressources à la lutte contre le trafic de personnes et veiller à la protection des victimes.
Aux gouvernements du Vietnam, de la Birmanie et du Laos:
13. Mettre fin aux déportations forcées de nord-coréens vers la Chine ou la Corée du Nord.
À l’office du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés:
14. Inciter la Chine à respecter le principe de non-refoulement (interdiction d’expulsion ou de renvoi des réfugiés) inscrit dans la Convention sur les réfugiés de 1951, exiger un accès à la zone frontalière nord-coréenne et jouer un rôle plus actif dans le contrôle des procédures de transfert et d’intégration des réfugiés en Mongolie, en Russie, au Vietnam, en Birmanie et au Laos.
15. Continuer à travailler avec la Chine au développement d’un cadre juridique pour l’asile politique.
Au gouvernement sud-coréen:
16. Clarifier les procédures de transfert et intégration des nord-coréens dans des pays tiers en coordination avec l’UNHCR et les ONG.
17. Demander activement la libération des citoyens sud-coréens arrêtés en Chine pour avoir aidé des demandeurs d’asile.
Aux gouvernements américain et japonais, à l’Union européenne et ses États membres:
18. Inciter la Chine, le Laos et le Vietnam à ne pas déporter ou rapatrier les demandeurs d’asile nord-coréens et intervenir si le cas se présente.
19. Rationaliser et accélérer les procédures d’examen des demandes d’asile des nord-coréens et proposer une assistance pour l’intégration des réfugiés.
20. Étendre l’horaire de diffusion de Voice of America et de Radio Free de quelques heures à 24 heures par jour.
Dakar/Bruxelles, 25 octobre 2006