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Myanmar: aide aux Zones Frontalières

Rapport Asie Nº82 9 sept. 2004

This report is currently only available in English.

SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS

L'affligeante impasse politique qui prévaut depuis l'éviction par les militaires en 1988 du mouvement pro-démocratique demeure inchangée. Daw Aung San Suu Kyi reste en résidence surveillée, et rien ne permet de croire que la Convention nationale, réunie de nouveau en mai 2004, produira un quelconque changement significatif. En l'absence d'avancées sur ces deux fronts, la nouvelle voie préconisée par ICG dans son dernier rapport sur Myanmar[1] (proposant une trajectoire oscillant entre sanctions et engagement trop empressé) n'exercera dans ces conditions que peu d'attraction sur la communauté internationale.

Aussi difficile que persiste à l'être le contexte politique actuel, il y a cependant certaines actions qui peuvent et qui devraient être entreprises afin de venir en aide à une partie limitée et particulière du pays appelée Zones Frontalières. Ce rapport, qui devrait être lu en conjonction avec un précédent rapport ICG consacré à la question des minorités[2], explique en détail en quoi ces zones sont différentes et expose comment une aide internationale étendue pourrait être mise en œuvre sans pour autant renforcer l'actuel gouvernement oppressif.

Le rapport démontre qu'une telle aide pourrait non seulement consolider une paix durable dans les Zones Frontalières et poser les fondations d'un système démocratique plus ouvert, mais aussi réduire le flot de réfugiés et les dangers liés aux menaces transfrontalières comme la propagation des drogues et du SIDA, ainsi que les dégâts environnementaux causés par la déforestation.

Largement peuplées de minorités ethniques, les zones reculées et montagneuses situées le long des frontières avec la Thaïlande, le Laos, la Chine, l'Inde et le Bangladesh ont longtemps souffert de la guerre et d'un manque d'intérêt qui eurent pour effet de compromettre leur développement. Elles sont désespérément pauvres bien qu'elles concentrent plus d'un tiers de la population du pays et la plupart de ses ressources naturelles. Elles sont aussi liées à quelques unes des économies les plus dynamiques au monde. Les perspectives de paix, prospérité et de démocratie à Myanmar sont ainsi étroitement liées à l'avenir de ces régions ainsi qu'à leurs populations composées essentiellement de minorités ethniques.

Alors que la communauté internationale est braquée vers le besoin de changement de régime à Rangoon, elle a eu tendance à négliger celui d'intégrer les minorités ethniques au sein de la société et de l'économie. L'aide extérieure offerte aux Zones Frontalières devrait être poursuivie et perçue comme complémentaire aux efforts diplomatiques en vue de restaurer la démocratie et d'aider le pays divisé depuis longtemps à regagner son unité.

Jusqu'à récemment, le développement des Zones Frontalières était entravé par les nombreux soulèvements. Les combats ont rendu hermétiques les esprits à toutes solutions de coopération locale et exacerbé les problèmes économiques et sociaux sous-jacents. Toutefois, depuis 1989, les cessez-le-feu ont proliféré entre le gouvernement militaire et les ex groupes rebelles. Bien que ceux-ci ne soient ni véritablement effectifs, ni ne se soient transformés en vraie paix durable, ils ont eu un impact significatif tant sur l'élite qu'au niveau populaire. En conjonction avec de nouveaux, quoique imparfaits, programmes gouvernementaux de développement dans ces régions autrefois négligées, ils matérialisent un aspect de la stratégie du régime militaire qui favorise la réforme à long terme. Le développement des Zones Frontalières est ainsi un des rares exemples où il existe une certaine convergence d'intérêts dans un environnement très fortement polarisé et tourmenté par un conflit.

Les cessez-le-feu ont permis un retour à la normale dans de nombreuses zones auparavant affectées par la guerre, autorisant la population à travailler et circuler de nouveau relativement librement. Bien que des abus aient encore lieu, il y a eu une diminution du nombre de violations aux Droits de l'Homme dans leurs formes les plus extrêmes. Les structures gouvernementales sont extrêmement faibles et d'autres formes de violence structurelle persistent, souvent combinées à de nouvelles pratiques économiques d'exploitation intolérables menées par d'anciens combattants.

De nombreux villages sont encore inaccessibles sauf à pied ou par la rivière et manquent à la fois de services publics et d'accès aux marchés. La croissance démographique, aggravée par les déplacements de populations causés par le conflit, a accentué la pression sur des terres déjà marginalisées, et la déforestation a sa part d'effets négatifs. Ainsi les Zones Frontalières rencontrent une série de crises interdépendantes, qui sans une véritable prise en compte, pourraient compromettre tout progrès pour les décennies à venir.

Le difficile contexte politique et opérationnel à Myanmar a grandement compliqué la tâche, mais les bailleurs ont trop longtemps ignoré les besoins de la plupart des groupes de minorités ethniques peuplant les Zones Frontalières. Ceci a non seulement retardé les améliorations en termes de sécurité humaine et de bien-être mais également réduit les perspectives d'une véritable réconciliation nationale et d'une réforme politique significative, qui dépendent en dernier lieu de la justice sociale ainsi que du renforcement de ces communautés marginalisées.

ICG reconnaît qu'il est difficile pour les gouvernements qui ont misé sur les sanctions et d'autres mesures pour isoler et remplacer le régime militaire d'offrir une aide au développement dans la mesure où cet exercice requiert un certain niveau de coopération avec les représentants de ce régime. Certains donateurs pourraient avoir une opinion différente sur jusqu'où une telle aide peut être apportée efficacement à la population locale à travers leurs institutions sans renforcer le gouvernement répressif de Rangoon.

A moins de fortes divergences quant à la stratégie et à la tactique, l'aide au développement comme l'aide humanitaire devraient être appuyées autant par tous les principaux protagonistes du pays que leurs amis de l'étranger. Bien que les liens entre paix, prospérité et démocratie soient complexes, l'aide internationale à destination des Zones Frontalières participe à la structuration de ces liens et offre les moyens pratiques à leur réalisation.

Leur longue histoire de conflit civil, de retard social et économique, ainsi que la composition des minorités ethniques sont révélateurs de la profondeur des problèmes. Des mesures spéciales sont requises sur plusieurs années, sans tenir compte de qui ou quel système domine dans le très lointain Rangoon, afin que ces communautés puissent être capables de contribuer et de bénéficier à hauteur égale de l'Etat.

RECOMMANDATIONS

Aux organisations humanitaires internationales, à leurs gouvernements ainsi qu'aux autres bailleurs:

Principes généraux

1.  Augmenter de manière significative et exceptionnelle l'aide destinée aux Zones Frontalières et accorder aux agences humanitaires une plus grande liberté de manœuvre conformément à la nature des projets ainsi qu'à la coopération avec les départements techniques du gouvernement, sans porter préjudice aux politiques nationales qui fixent des limites politiques à de tels projets et contacts ailleurs dans le pays.

2.  Lever les restrictions qui limitent les financements à des projets strictement humanitaires afin de permettre la mise en oeuvre de programmes plus vastes de subsistance durable sur une période plus longue.

3.  Accorder une attention particulière à la participation des minorités ethniques dans les processus d'aide et de développement.

Coordination

4.  Mettre en place un mécanisme inclusif de coordination de l'aide susceptible de contribuer à l'élaboration d'un plan pour les Zones Frontalières, d'obtenir des fonds de la part des bailleurs, et négocier avec le gouvernement en vue d'établir un climat favorable à une application efficace.

5.  Utiliser d'une meilleure façon les avantages comparatifs des différentes agences humanitaires à l'aide d'une division globale du travail entre les agences onusiennes, les institutions financières internationales et les organisations internationales non gouvernementales.

6.  Renforcer la coopération entre les agences de développement et de Droits de l'Homme.

7.  Veiller particulièrement à ce que le travail des organisations internationales n'évince pas les réseaux locaux et les activités de développement en vigueur, mais les renforce et s'appuie sur eux.

Partenariats

8.  Coopérer avec et apporter aux départements techniques du gouvernement une aide sélective dans la mesure où celle-ci est nécessaire pour contribuer à l'expansion des services sociaux et améliorer la mise en œuvre de politiques progressistes au profit des communautés locales sans renforcer le contrôle militaire.

9.  Impliquer les groupes (de surveillance?) de cessez-le-feu dans la planification et l'exécution des programmes d'aide, en établissant par exemple des bureaux onusiens dans ces régions particulières et soutenir les départements de développement local là où ils existent.

10.  Travailler autant que possible avec les organisations locales de la société civile afin d'atteindre les zones reculées et dangereuses et de minimiser les risques d'éviction des initiatives locales.

11.  Mettre l'accent sur tous les partenariats visant à promouvoir la réduction de la pauvreté et le développement communautaire, ainsi qu'à accroître la compréhension de ces concepts dans le pays.

Programmation

12.  Allouer des fonds supplémentaires pour entreprendre des enquêtes socio-économiques ainsi que des évaluations de l'impact du conflit dans certaines zones et dans le cadre de programmes spécifiques.

Interventions directes

13.  Apporter une aide d'urgence dans des régions telles que le Shan Est et le long de la frontière thaïlandaise où les populations sont nettement menacées par l'insécurité alimentaire et sanitaire; afin cependant d'éviter l'émergence d'une culture de dépendance, il faut mener ces programmes sur le court terme et prévoir de les fusionner avec des activités de développement à long terme lorsque et où cela peut se faire sans renforcer la répression politique pratiquée par Rangoon.

14. Entreprendre des efforts majeurs dans les zones de conflit récentes, en particulier dans le Sud Est, notamment par le déminage, la réhabilitation des terres fertiles, la réinstallation des populations déplacées ainsi que la réinsertion et l'emploi d'anciens combattants, afin de surmonter les legs de la guerre.

15. Aider la majorité des familles pauvres des Zones Frontalières dont la subsistance provient de l'exploitation agricole de terres de plus en plus précaires en instituant des programmes visant à :

a) améliorer les technologies agricoles et le développement des terres;

b) faciliter l'accession aux terres, au micro crédit ainsi qu'à d'autres éléments; et

c) développer l'industrie artisanale en vue d'une diversification des revenues.

16.  Assister les nombreuses communautés dont les enfants, les jeunes et les adultes ont besoin d'une éducation élémentaire en formant des enseignants locaux, en contribuant à la révision de leurs curriculums afin qu'ils répondent davantage aux besoins locaux, ainsi qu'en insistant sur l'usage des langues locales.

Créer un environnement favorable

17.  Elaborer les programmes d'aide avec pour objectif de mettre les membres du gouvernement en présence du développement international ainsi que des concepts et des normes relatifs aux Droits de l'Homme, de promouvoir des politiques de réduction de pauvreté, et de sensibiliser les communautés locales à propos de leurs droits et possibilités.

18.  Accorder une haute priorité au soutien des communautés locales en leur donnant plus d'espace pour s'organiser en dehors de l'Etat, en renforçant la capacité des organisations et des réseaux individuels, ainsi qu'en augmentant la capacité au sein de la société civile de structures véritablement indépendantes vis-à-vis du gouvernement à établir des liens avec les autorités locales.

19.  Etablir les programmes d'aide de façon à surmonter les décennies de violence et de méfiance en réunissant différents groupes ainsi qu'en permettant la communication et la coopération entre eux au-delà des clivages sociaux, politiques et religieux.

Yangon/Bruxelles, le 9 septembre 2004


[1] Rapport ICG Asie N°78, Myanmar: Sanctions, Engagement ou une autre issue?, 26 Avril 2004.

[2] Voir Ibid, ainsi que le rapport ICG Asie N°32, Myanmar: The Politics of Humanitarian Aid, 2 Avril 2002, et, pour des informations supplémentaires sur les minorities ethniques, Rapport ICG Asie N°52, Myanmar Backgrounder: Ethnic Minority Politics, 7 mai 2003.


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.


 
Disponible en:
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Français

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