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Indonésie: pourquoi le salafisme et le terrorisme ne font pas souvent bon ménage

Rapport Asie Nº83 13 sept. 2004

RÉSUMÉ

Une des conséquences de la "guerre contre le terrorisme" en Indonésie a été le regain d'attention consacrée aux liens entretenus par le pays avec les institutions religieuses du Moyen-Orient et la forme puritaine de l'Islam appelée salafisme. Les observateurs extérieurs en particulier, mais aussi certains Indonésiens ont tendance à croire que le salafisme est étranger à l'Islam indonésien, qu'il se développe à pas de géant, et qu'il est dangereux car il prône la violence. Ces trois perceptions sont fallacieuses. Ce rapport, première analyse détaillée qui soit du phénomène en Indonésie, conclut que la plupart des salafistes indonésiens jugent anathèmes les organisations telles que la Jemaah Islamiyah (JI), groupe responsable des attentats de Bali en octobre 2002 et quasi certainement de l'attentat perpétré devant l'ambassade australienne en septembre 2004. Le salafisme pourrait se révéler davantage un obstacle à l'expansion des activités jihadistes qu'un catalyseur.

Le terme salafisme décrit un mouvement qui cherche à revenir à ce que ses adeptes considèrent comme la forme la plus pure de l'Islam, pratiquée par le Prophète Mohammed et les deux générations qui lui ont succédé. Dans la pratique, il s'agit de rejeter les innovations injustifiées (bid'ah) apportées à la religion ultérieurement.

Les salafistes les plus strictes en Indonésie:

  • sont religieux et non des activistes politiques;
  • évitent toutes formes d'allégeance politique ou organisationnelle parce qu'elles divisent la communauté musulmane et détournent l'attention de l'étude de la foi et de la diffusion des principes salafistes;
  • refusent de faire serment d'allégeance à un quelconque leader (alors que cette promesse d'obéissance est centrale à la structure organisationnelle de groupes tels que la JI);
  • croient qu'il n'est pas permis de se révolter contre un gouvernement musulman, fut-il tyrannique et injuste, et s'opposent à la JI ainsi qu'au mouvement du Darul Islam parce que, selon eux, ils encouragent activement à la révolte contre l'Etat indonésien; et
  • ont tendance à percevoir le concept du jihad en termes défensifs (il s'agit plus d'aider les Musulmans victimes d'attaques, plutôt que de mener une guerre contre des cibles symboliques pouvant parfois viser des innocents).

Alors que certaines personnes impliquées dans le terrorisme en Indonésie, telles que Aly Gufron alias Mukhlas (un des auteurs des attentats de Bali) se réclament de la mouvance salafiste, la frange radicale que Mukhlas incarne (parfois appelée "jihadisme salafiste") n'est pas représentative du mouvement dans son ensemble.

Le rapport examine la montée du salafisme en Indonésie, et note que loin d'être étranger à l'Islam indonésien, il n'est que le plus récent d'une longue histoire de mouvements puritains. Le rapport s'intéresse également au rôle des financements saoudiens dans son expansion au cours des années 1980 et 1990. Aussi importante que le financement, est l'étroite communication entretenue par les salafistes indonésiens avec leurs mentors du Moyen-Orient, dont la plupart, mais pas tous, sont saoudiens.

Les chefs salafistes indonésiens prennent rarement une décision d'ordre pratique ou doctrinal sans consulter leurs maîtres. Le Laskar Jihad, milice formée pour mener le jihad à Ambon, a été contraint au démantèlement après qu'un important religieux saoudien eût conclu que le mouvement avait dévié de son but original. Le fait que les cheikhs saoudiens, les plus fréquemment consultés par les salafistes indonésiens, soient proches du gouvernement saoudien constitue un autre frein à toute attraction au sein du mouvement d'Oussama Ben Laden.

Il existe une scission majeure au sein du salafisme indonésien entre les "puristes", qui refusent toute association avec des groupes ou des individus prêts à sacrifier la pureté religieuse pour des objectifs politiques, et des groupes plus conciliants et inclusifs disposés à admettre certains points même issus d'enseignements déviants. Les "puristes" rejettent de manière catégorique la Société des Frères Musulmans et ses dérivés indonésiens, le parti politique PKS ainsi que les organisations telles que le Hizb ut-Tahrir, Jeemah Tabligh et Darul Islam. Non seulement ils refusent toute interaction avec eux, mais également les fonds émanant de toute source comptant parmi ses bénéficiaires des organisations déviantes.

Ironiquement, cela signifie que les plus "radicaux" des salafistes sont encore les mieux immunisés contre les préceptes jihadistes, et que les plus "modérés", c'est-à-dire ceux les plus perméables à d'autres courants de pensée, présenteraient un terrain de recrutement légèrement plus fécond pour les jihadistes.

Ceci dit, le rapport ICG suggère que la plupart des jihadistes salafistes ne sont pas recrutés dans les écoles salafistes mais plutôt dans celles liées au Darul Islam ou à la JI elle-même, dans les mosquées urbaines, et les zones ayant une histoire de conflit communautaire. Le rapport examine les quelques cas connus de salafistes qui ont croisé ou rejeté la JI. En puisant dans leurs propres écrits, il évalue en profondeur la différence entre les salafistes et les jihadistes salafistes.

Plus que jamais, une étude empirique des parcours des membres connus de la JI s'impose. ICG constate cependant que le salafisme en Indonésie n'est pas la menace sécuritaire parfois décrite. Il peut paraître intolérant et réactionnaire aux yeux d'observateurs extérieurs, mais dans la plupart des cas, il n'est pas orienté vers le terrorisme car tellement intérieurement axé sur la foi.

Asie du Sud-Est/ Bruxelles, 13 septembre 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie

 
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