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Sud Philippines: terrorisme et processus de paix

Rapport Asie N°80 13 juil. 2004

This report is currently available in English and Bahasa.

SYNTHÈSE

Des rumeurs persistantes quant aux liens qui existeraient entre le Front séparatiste Moro de Libération Islamique (MILF) et le réseau terroriste de la Jeemah Islamiyah assombrissent et mettent en danger le processus de paix engagé entre le MILF et le gouvernement philippin. Alors que la direction du MILF continue de nier leur existence, elle ne fait pourtant aucun doute au niveau opérationnel et de l'entraînement. En revanche, il n'est pas évident que ces dirigeants en soient informés et refusent de l'admettre, ou que des membres de la JI et d'autres formations jihadistes semblables aient établi des liens personnels avec certains commandants du MILF à l'insu de la direction du MILF.

Ce rapport ICG s'inscrit dans le prolongement d'une série consacrée au terrorisme en Asie du Sud-Est, il examine la genèse de l'alliance JI-MILF, la profondeur de leur coopération antérieure et l'état de leur relation actuelle. Le processus de paix du Sud des Philippines est paradoxal dans la mesure où il représente à la fois, dans le court terme, l'obstacle principal à l'élimination du terrorisme et l'ingrédient indispensable à tout remède durable contre la terreur. Frapper directement les terroristes abrités dans le territoire contrôlé par le MILF risque de déclencher une escalade de violence ainsi qu'une rupture des pourparlers. Toutefois, sans la signature d'un accord de paix, la région continuera de souffrir d'un climat d'anarchie, propice à l'essor du terrorisme.

Dans l'immédiat, l'impératif est d'empêcher une résurgence de la guerre. L'une des mesures possibles serait de faire entrer en vigueur, sans plus attendre, un mécanisme, dont avait convenu les deux parties en 2002 sans jamais l'appliquer, pour une coopération entre le gouvernement et le MILF dirigée contre les criminels ayant trouvé refuge dans les zones MILF. Ce dispositif devrait être renforcé pour cibler explicitement les terroristes venus de l'étranger.

A l'effort de responsabilisation du MILF vis-à-vis du processus de paix, devrait répondre la nomination d'un panel permanent pour la paix, au sein du gouvernement philippin, capable de créer un consensus entre les principales parties sur la forme que pourrait prendre une autonomie accrue.

Désormais célèbre pour ses activités en Indonésie plus particulièrement, la JI s'est établie dans le Sud des Philippines en 1994, grâce aux liens tissés avec le MILF sécessionniste au cours années 1980 en Afghanistan. Les liens personnels entre le président fondateur du MILF, Salamat Hasim, et certains dirigeants de la JI tels que Abdullah Sungkar et Zulkarnaen lui ont permis d'établir des camps d'entraînement sous la protection du MILF, répliquant ainsi le système de camps afghans d'après lequel l'organisation prit forme pour la première fois, et transmettant à une nouvelle génération d'opérateurs des compétences meurtrières.

Ces nouvelles recrues ont autant servi à pourvoir les rangs de la JI en Indonésie, clairsemés depuis les arrestations intervenues à la suite des attentats de Bali, qu'à mener des attaques terroristes aux Philippines coordonnées avec des éléments locaux du MILF et le groupe Abu Sayyaf. Selon ICG, l'architecte de plusieurs de ces attaques était un javanais formé dans les camps de Mindanao, nommé Zulkifi. Il a été arrêté en Malaisie fin 2003, mais trop tard pour l'empêcher de mener les attentats de Davao en mars et avril 2003, qui firent 38 morts et qui constituent encore aujourd'hui un obstacle majeur aux pourparlers de paix.

La relation JI-MILF perdure mais d'une manière beaucoup plus décentralisée. Depuis que l'armée philippine a investi les principaux camps du MILF en 2000, les forces du MILF se sont dispersées en entités à la fois plus petites, plus autonomes et parfois désavouées par le commandement du MILF qui les a qualifiées d'"incontrôlables". Le MILF a toujours été une structure malléable, mais ses unités sont devenues plus indépendantes après l'offensive de 2000 et la mort de Salamat Hashim en juillet 2003.

A ce stade, il est encore trop tôt pour connaître le regard que porte la nouvelle direction du MILF qui entoure Al-Haj Murad, le successeur de Hashim, sur les liens avec la JI. Le MILF a officiellement désavoué le terrorisme. Compte tenu de ce que l'on sait sur la relation JI-MILF, cette position officielle peut avoir trois interprétations possibles, qui ne laissent rien augurer de bon pour le processus de paix.

Si les grands dirigeants du MILF engagés dans les négociations de paix ignorent le niveau de coopération locale avec la JI ou pratiquent la politique de l'autruche, laissant les commandants locaux livrés à eux-mêmes, le manque manifeste de contrôle rend improbable la mise en œuvre d'un accord. Maintenant, admettons qu'au moins certains hauts dirigeants du MILF sont non seulement au courant des liens avec la JI mais les considèrent comme la pièce maîtresse d'une stratégie "d' affrontement/discussion", dès lors il est légitime de s'interroger sur leur bonne foi pourtant indispensable à la réussite des négociations. Les trois possibilités évoquées peuvent être rapprochées des divisions se faisant de plus en plus profondes au sein du MILF depuis la disparition de Salamat Hashim.

Singapore/Bruxelles, 13 juillet 2004


La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.


 

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