Thaïlande du Sud : l’impact du coup d’état
Rapport Asie N°129
15 mars 2007
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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
Si le coup d’État de septembre 2006 fut un hic dans développement démocratique de la Thaïlande, il a cependant ouvert la voie à une meilleure gestion du conflit en cours dans le sud du pays, en majorité musulman. Le gouvernement intérimaire du Premier ministre Surayud Chulanont a réformé quelques unes des plus mauvaises politiques de son prédecesseur et semble faire preuve d’une volonté de répondre aux revendications de longue date. Mais les engagements pris oralement à Bangkok sont difficiles à traduire en de véritables changements sur le terrain et, alors que la violence augmente, les relations entre les forces de sécurité et les communautés locales restent tendues. En dehors du sud, les Thaïs sont favorables à un retour à des mesures sévères contre les militants présumés et font pression en ce sens. Le gouvernement doit certes répondre aux attaques qui s’intensifient mais il doit le faire avec prudence : des arrestations arbitraires et des blessés parmi les populations civiles ne feraient qu’accroître le soutien dont bénéficient déjà les insurgés.
Depuis à peine un mois qu’il est au pouvoir, Surayud a présenté des excuses historiques aux musulmans du sud pour les abus qu’ils ont subis dans le passé ; il a annoncé la suppression d’une liste noire d’insurgés présumés, ce qui a entraîné une diminution du nombre d’arrestations arbitraires ; et il a relancé les principales institutions de gestion des conflits qui avaient été démantelées par Thaksin Shinawatra en mai 2002.
Ces mesures, ajoutées à l’acquittement de 56 musulmans détenus pendant plus de deux ans pour des inculpations sans grande importance et à l’octroi de la liberté sous caution dans plusieurs affaires liées au conflit, ont été bien accueillies dans le sud. Toutefois, certaines des mesures judiciaires qui étaient censées apaiser les musulmans ont en fait aliéné la population boudhiste locale, renforçant les tensions inter-communautaires et frustrant la police. D’autre part, la restructuration des forces de sécurité, dont le but est d’améliorer la coopération entre les différents services, semble dans certains cas exacerber les tensions plutôt que les atténuer.
Des efforts d’accommodation de l’identité malaise musulmane, particulièrement dans le système éducatif, pourraient aider à couper court aux accusations militantes selon lesquelles le gouvernement tenterait d’étouffer ou de diluer la culture malaise et l’islam en Thaïlande. Néanmoins, les tentatives d’introduire le patani, dialecte malais, dans les écoles primaires publiques et de promouvoir son usage dans les services publics n’ont pas abouti en l’absence d’un soutien politique au plus haut niveau.
Les groupes d’insurgés ont répondu à la nouvelle approche du gouvernement en intensifiant les violences et la propagande destinée à nuire aux efforts de conciliation. Certains signes indiquent d’autre part qu’ils ont organisé une vague de manifestations qui réclamaient la libération de suspects séparatistes et le retrait des forces de sécurité de certaines zones. L’organisation politique des insurgés au niveau des villages s’est considérablement améliorée au cours des dix-huit derniers mois mais il n’est pas certain que cette amélioration soit entièrement due à un accroissement du soutien des populations locales. De nombreux villageois craignent à la fois les insurgés et les forces de sécurité et se retrouvent pris entre les deux.
Il faut évidemment apporter une réponse militaire aux tueries quotidiennes par les insurgés bien armés de civils et de membres des forces de sécurité mais la nature clandestine de ces groupes et leur tendance à trouver refuge parmi la population civile fait qu’une stratégie purement militaire est vouée à l’échec. Le gouvernement doit trouver un équilibre lui permettant d’assurer la sécurité des populations tout en protégeant les droits de l’Homme dans le pays.
La loi martiale est toujours en vigueur, de même qu’un décret proclamant l’état d’urgence fort impopulaire qui accorde l’immunité aux officiers de police et militaires. Le gouvernement intérimaire n’a quasiment fait aucun progrès pour juger les abus passés et de nouveaux rapports crédibles concernant exécutions extrajudiciaires et torture continuent d’être publiés. Armer les civils afin qu’ils assurent eux-mêmes leur défense au sein de programmes volontaires n’est pas non plus la solution puisque les armes pourraient tout aussi bien tomber entre les mains des insurgés et accroître les risques de violence.
En revanche, toute solution qui serait perçue comme un apaisement équivaudrait à un suicide politique de la part des dirigeants thaïs, qui ont besoin du soutien des électeurs en dehors du sud ; or, la plupart de ces électeurs ne trouvaient rien à redire à l’approche rigoureuse de Thaksin.
Le général Sonthi Boonyaratglin, qui a mené le coup d’État, et le Premier ministre Surayud ont adopté une mesure importante qui consiste à appuyer des négociations comme étant la solution ultime au conflit mais ils reconnaissent que des pourparlers constructifs avec les insurgés sont encore loin d’être acquis. Les discussions préliminaires conduites avec des séparatistes exilés font du surplace depuis qu’il est devenu évident en 2006 que ceux-ci n’avaient que peu d’influence sur le terrain. En fin de compte, une autonomie négociée sous une forme ou sous une autre pourrait être la seule solution mais les conditions qui permettraient de mener un dialogue à cette fin ne sont pas réunies pour le moment :
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Le gouvernement s’est montré incapable d’identifier les chefs à la tête de l’insurrection. En fait, il n’est même pas certain qu’il y ait une équipe dirigeante capable de contrôler les divers groupes armés.
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La population thaïe est en grande partie hostile à l’idée de négocier avec les insurgés et le gouvernement intérimaire ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre politique.
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Des négociations constructives requièrent la participation d’un gouvernement issu d’élections démocratiques.
La capacité du gouvernement Surayud à se concentrer sur le conflit dans le sud se trouve limitée par d’autres priorités nationales. Il est aussi soumis à une pression croissante exigeant des résultats sur les thèmes qui ont été avancés pour justifier le coup d’État : restaurer la stabilité, remettre l’économie sur les rails et engager des poursuites contre l’ancien Premier ministre Thaksin, accusé de corruption et de lèse-majesté. L’impact combiné des attentats à la bombe perpetrés à Bangkok le jour de l’An, d’une série de bourdes économiques et de divisions au sein même du gouvernement et du groupe qui a mené le coup d’État a porté atteinte à la confiance du public et repoussé le sud plus bas sur la liste des priorités.
À seulement six mois des élections démocratiques prévues, le gouvernement intérimaire se trouve bien limité dans ses actions. Mais il peut et il devrait adopter un certain nombre de mesures afin d’ouvrir la voie pour son successeur.
En matière de dialogue et de négociations
1. Continuer à identifier d’éventuels partenaires de dialogue au sein des groupes d’insurgés.
2. Préparer le terrain par le biais des médias pour que la population accepte l’idée de négociations avec les insurgés.
En matière de justice et de sécurité
3. Rétablir une présence sécuritaire au moyen de patrouilles actives dans toutes les “zones rouges” (zones dominées par les rebelles).
4. Réagir aux tensions intercommunautaires croissantes en déployant des équipes de sécurité mixte composées de boudhistes et de musulmans pour travailler avec les communautés dans les zones de divisions religieuses ; l’objectif est de mettre fin à la perception selon laquelle les forces de sécurité sont là pour protéger les boudhistes des musulmans.
5. Éviter de relâcher les suspects accusés de crimes violents sous la pression des manifestants.
6. Modifier le décret instaurant l’état d’urgence, idéalement en abrogeant les articles 16 et 17 du décret, afin de rétablir la responsabilité des forces de sécurité.
7. Mandater l’autorité judiciaire (Soon Damrong Tham) du Centre administratif des provinces méridionales afin qu’elle puisse prendre des décisions concernant les plaintes déposées à l’encontre des responsables sans nécessiter l’approbation du Commandement opérationnel de la sécurité intérieure.
En matière d’éducation
8. Réviser le programme de langue malaise pour les écoles primaires, en remplaçant le malais standard par le patani, dialecte local.
9. Faire face à la ségrégation menée à l’encontre des jeunes boudhistes et musulmans en créant des laboratoires conjoints de langues et de science à l’usage des étudiants des écoles islamiques privées et publiques.
10. Réagir à l’isolement des diplômés en études religieuses :
(a) en permettant aux étudiants qui ont terminé leur éducation secondaire (zanawiyah) de s’inscrire pour un diplôme d’études islamiques dans les universités thaïlandaises ; et
(b) en proposant des passerelles qui leur permettraient de s’inscrire dans des programmes laïcs.
11. Introduire des passerelles et des certificats d’équivalence afin de permettre aux locaux titulaires d’un diplôme d’une université étrangère d’accéder à la profession de leur choix.
Jakarta/Bruxelles, 15 mars 2007