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Le Bangladesh aujourd’hui

Rapport Asie N°121 23 oct. 2006

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SYNTHÈSE

La démocratie et la stabilité du Bangladesh sont menacées par deux éléments: d’un côté, le risque que son système politique sombre dans une impasse à l’occasion des élections et, de l’autre, le défi croissant que pose l’islamisme militant, qui a déjà déclenché une avalanche de violences. Ces deux problèmes sont liés, le militantisme islamique ayant gagné du terrain dans une période de dysfonctionnements politiques, de mécontentement populaire et de violence. La traditionnelle modération et détermination des bangladais dominera-t-elle ou assistera-t-on a une escalade de violence et de confrontation politique qui pourraient faire dérailler la démocratie? Ces questions sont vitales. Une grave instabilité dans le troisième pays musulman le plus peuplé du monde ne pourrait qu’avoir des implications plus larges. La situation ne doit pas faire craindre le déclenchement d’un conflit majeur dans le pays ou le renforcement de l’extrémisme ou du terrorisme au niveau international mais certains éléments de fragilité dans le système demandent à être observés de plus près et requièrent un plus grand engagement dans ce pays. La communauté internationale peut aider à faire face aux risques les plus grands mais elle ne peut le faire que si elle considère le Bangladesh comme un partenaire stratégique sérieux et se tourne vers un dialogue politique plus mûr.

En général, depuis qu’il a acquis son indépendance du Pakistan avec l’aide de l’Inde en 1971, à l’issue d’une guerre brutale, ce sont plutôt les mauvaises nouvelles qui attirent l’attention sur le Bangladesh. Mis à part les catastrophes naturelles récurrentes, la liste des sujets de préoccupations est longue: parlement non fonctionnel, corruption enracinée, culture de la violence tant politique que non politique, organismes judiciaires et de maintien de l’ordre faibles, extrémisme islamiste militant et attaques contre des minorités, conflit ethnique, mauvaises relations avec les pays voisins, pauvreté, analphabétisme et faibles indicateurs de développement spécifiques aux femmes.

Dans l’immédiat, les problèmes se multiplient à l’approche des élections générales qui auront probablement lieu en janvier 2007. La conduite de ces élections reposera sur quatre institutions: la présidence, le chef du gouvernement intérimaire chargé de surveiller le processus, la commission électorale et l’armée. Aucune d’elles n’échappe à la controverse; le président et le président de la Cour suprême (qui prendra automatiquement la tête de l’administration intérimaire) sont taxés de partialité envers le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) au pouvoir, tandis que le chef de la commission électorale a entamé sa crédibilité par une révision de la liste électorale mal conçue et selon toute apparence dans un but politique. Seule l’armée a gardé profil bas. Mais alors qu’elle n’a rien fait pour ternir son image, sa réticence actuelle à prendre position en politique pourrait changer en cas d’instabilité sérieuse.

Les dirigeants des deux principaux partis, le BNP et la Ligue Awami, sont empêtrés dans une haine mutuelle qui a paralysé le parlement. La Ligue a de bonnes raisons de se poser en victime: une attaque à la grenade en août 2004 lors d’un rassemblement de la Ligue dans la capitale a failli tuer sa présidente, Sheikh Hasina, et a blessé ou tué d’autres responsables du parti; on compte parmi d’autres attaques le meurtre de Shah A.M.S. Kibria, un ancien ministre des finances respecté. Aucune enquête sérieuse n’a été menée concernant ces attaques meurtrières.

La Ligue Awami, dont les résultats au gouvernement ont été entachés par la violence politique et qui a immobilisé le parlement par un long boycott, a adopté une stratégie de confrontation. Exigeant des points de référence raisonnables pour garantir des élections libres et justes, elle a refusé de négocier avec le partenaire islamiste de la coalition du BNP, le Jamaat-e-Islami, et menace même de se retirer de la course. Bien que la Ligue ait remporté le meilleur score en 2001 et qu’elle espère bénéficier d’un vote de protestation favorable à l’opposition, le système majoritaire à un tour fait de la sélection des alliés politiques et de la répartition des sièges entre ceux-ci des questions primordiales. Le BNP a le soutien des partis religieux et a renforcé sa position en persuadant le parti Jatiya de l’ancien général Ershad de rejoindre son alliance.

Le principal bénéficiaire de ces équations politiques brouillonnes est la frange islamiste, de plus en plus influente, qui est menée par des partis au pouvoir légitimes comme le Jamaat, mais qui s’étend aussi au Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh (parti des Moudjahidin du Bangladesh) et au Jagrata Muslim Janata Bangladesh (Peuple musulman éclairé du Bangladesh), violemment militants. Des preuves circonstancielles et la logique politique donnent à penser que des groupes terroristes clandestins ont été entretenus et protégés par des personnalités au pouvoir.

Bien que le gouvernement ait longtemps nié le problème, une escalade de la violence en 2005 l’a forcé à faire face à une menace qui était déjà presque hors de contrôle. En août 2005, plus de 450 explosions simultanées ont eu lieu dans tous les districts du pays sauf un; les explosions étaient peu importantes et le nombre de victimes faible mais l’ampleur de l’organisation a tiré la sonnette d’alarme. Les premiers attentats suicide ont eu lieu en décembre 2005. Sous une pression nationale et internationale croissante, le gouvernement a arrêté certains militants de haut rang et quelques centaines de leurs soldats en mars 2006. La violence islamiste s’est tarie depuis lors, ce qui laisse penser que l’action de l’État a donné des résultats mais il se peut qu’il ne s’agisse que d’une suspension temporaire, ceux qui financent les militants craignant que la violence ne crée des problèmes diplomatiques et électoraux. Les problèmes du financement étranger de l’extrémisme et du système de madrasa en expansion en dehors de la réglementation étatique s’inscrivent sur le long terme.

Le militantisme accru ne peut être attribué seulement à la pauvreté. De fait, si l’on en croit les statistiques, l’économie du Bangladesh est en bonne santé et le pays progresse en matière de développement. Il existe d’autres facteurs de stabilité: des médias libres et dynamiques, une société civile et un secteur des ONG actifs, un électorat sophistiqué et une tradition bien enracinée de sécularisme libéral. L’islam a toujours été un élément identitaire important au Bangladesh; qu’il ait pris de l’importance depuis que le Bangladesh a acquis son indépendance en 1971 n’est ni surprenant ni alarmant. Devant les urnes, les bangladais ont toujours rejeté l’extrémisme religieux. Bien que les islamistes aient gagné en influence par leurs manœuvres au sein du gouvernement, leur score aux élections n’a pas augmenté. Le défi le plus urgent pour les dirigeants politiques du Bangladesh consiste à s’assurer que c’est bien la population qui choisit l’avenir du pays plutôt qu’une frange violente qui profite du vide laissé par les partis modérés qui ne voient pas plus loin que leurs intérêts à court terme.

Quant à la communauté internationale, le défi auquel elle doit faire face consiste à trouver les moyens de soutenir la démocratie. Pour ce faire, elle doit préférer un engagement politique plus actif à une relation jusqu’à présent axée sur l’aide et insister pour que le gouvernement satisfasse à certains standards en termes de droits humains, lors des élections et pour la réforme du secteur de la sécurité. Les problèmes de contre-terrorisme qui se posent sur le court terme ne devraient pas l’emporter sur les problèmes à long terme que sont l’amélioration du contrôle des forces de sécurité, le respect des droits humains et la fin de la culture d’impunité, particulièrement celle qui entoure les violences politiques. Mieux asseoir la démocratie est la meilleure garantie contre l’expansion de l’extrémisme.

Islamabad/Bruxelles, 23 octobre 2006

 
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