Pakistan: Reformer le secteur éducatif
Rapport Asie Nº84
7 oct. 2004
This report is currently only available in English.
SYNTHESE ET RECOMMANDATIONS
Le système éducatif décadent du Pakistan a radicalisé plus d'un jeune au lieu de leur conférer les compétences nécessaires pour affronter une économie moderne. Les écoles publiques, qui éduquent la vaste majorité des enfants de façon médiocre par rapport aux madrasas (écoles coraniques) ou aux écoles privées réservées à l'élite, sont celles où des réformes importantes et une hausse des ressources sont les plus nécessaires afin d'inverser l'influence des groupes djihadistes, réduire les risques de conflit interne ainsi que l'accentuation des clivages qui fissurent la société pakistanaise. Le gouvernement et les bailleurs doivent de toute urgence y accorder une plus grande priorité.
Les récentes tentatives de réforme ont peu fait progresser la situation, et la part des dépenses nationales consacrées au secteur éducatif chute depuis cinq ans. Le Pakistan est désormais l'un des douze pays qui dépense moins de 2% de son PNB en matière d'éducation. En outre, un programme d'enseignement inflexible et les interférences politiques ont créé des écoles à peine capables de relever les taux très bas d'alphabétisation.
En janvier 2002, le gouvernement du Président Pervez Moucharraf a présenté son plan de Réforme du Secteur Educatif (RSE), visant à moderniser le système éducatif. Un des objectifs majeurs consistait à développer un système plus séculier dans le but de tempérer la surveillance internationale étroite et les pressions croissantes visant à refréner l'extrémisme religieux à la suite des évènements du 11 septembre 2001. Cependant, les gouvernements pakistanais, en particulier ceux contrôlés par les militaires, ont une longue histoire d'incapacité à respecter les réformes annoncées.
L'Etat est loin de remplir ses obligations constitutionnelles de diffusion d'un enseignement élémentaire accessible à tous. Et alors que la demande en matière d'éducation reste forte, les familles pauvres enverront seulement leurs enfants dans un système scolaire en phase avec leurs vies de tous les jours et leurs besoins économiques. L'échec du système scolaire public à dispenser une telle éducation contribue au rapide essor des madrasas comme il en va du taux d'absentéisme, du travail infantile, de la délinquance et de la criminalité.
En l'absence de soutien étatique, de puissants groupes islamistes sapent les initiatives de réforme entreprises par la société civile destinées à créer un système éducatif public viable, équitable et modernisé qui profite aux filles autant qu'aux garçons. En dépit de ses déclarations, le gouvernement Moucharraf semble ne pas être disposé à affronter le lobby religieux qui, lui, est déterminé à empêcher l'éducation nationale à adopter une approche plus séculière. Les élèves de l'enseignement public en sont restreints à un programme archaïque et ne sont pas en mesure de rivaliser sur un marché du travail de plus en plus concurrentiel contre leurs homologues issus des établissements élitistes privés qui enseignent l'anglais, suivent un programme différent et dont les frais de scolarité sont inabordables pour la plupart des familles.
Les nominations politiques dans le secteur de l'éducation (source majeure d'emplois publics) font d'autant plus de tort à l'Education nationale. De nombreux enseignants, une fois bien accommodés comme fonctionnaires, progressent dans le système bien qu'ils n'aient que peu, voire pas du tout d'intérêts et d'expérience dans l'enseignement. Le phénomène répandu des écoles incapables de fonctionner, voire non existantes et "fantômes", et des enseignants qui n'existent que sur le papier mais qui rongent un budget déjà limité, est un indicateur du niveau de corruption dans ce secteur. Les départements provinciaux en charge de l'éducation n'ont pas suffisamment de moyens et de personnel pour contrôler efficacement et neutraliser la corruption rampante et la manipulation au niveau local. Les réformes telles que le Plan de Décentralisation des pouvoirs n'ont que peu contribué à décentraliser l'autorité dans le domaine de l'éducation nationale. En revanche, celui-ci a créé plus de confusion et fait se chevaucher les rôles, à tel point que les responsables du secteur éducatif des districts ne sont pas en mesure d'exercer les fonctions nominales qui leur ont été déléguées.
Le centre continue de fixer le contenu du système pédagogique des écoles publiques, exigeant des enseignants comme des étudiants d'évoluer sous sa direction figée. En conséquence, le programme ne peut pas être adapté de façon à combiner les directives académiques nationales avec les différents besoins des divers groupes ethniques, sociaux et économiques du Pakistan. Pire, l'Etat fausse le contenu des programmes scolaires, en encourageant l'intolérance aux niveaux régional, ethnique et sectaire, pour mieux servir son agenda politique intérieur et extérieur.
Loin de répondre aux normes pédagogiques, l'infrastructure déliquescente du système scolaire public dont le contenu pédagogique est faussé, affecte surtout, pour ne pas dire intégralement, les pauvres du Pakistan, exacerbant ainsi les disparités linguistiques, sociales et économiques entre les privilégiés et les défavorisés, et renforçant le sentiment d'aliénation ethnique et religieuse qui a mené à de violentes protestations. Loin d'entraver l'extrémisme, le système scolaire public risque de provoquer un regain de violence si ses carences ne sont pas prises en compte de manière rapide et globale.
RECOMMANDATIONS
Au gouvernement du Pakistan:
1. Faire preuve d'engagement en faveur de l'amélioration du système scolaire public:
(a) en consacrant jusqu'à 4% du PNB pour les dépenses publiques en matière d'éducation, conformément aux recommandations de l'UNESCO, en mettant l'accent particulièrement sur l'amélioration des infrastructures scolaires publiques, notamment l'eau, l'électricité et autres installations, bâtiments et clôtures; et
(b) en augmentant les dépenses publiques consacrées au développement du secteur social afin de rendre les écoles publiques plus accessibles aux enseignants et élèves, surtout dans les zones rurales et les bidonvilles.
2. Prendre des mesures politiques, policières et juridiques immédiates contre les organisations extrémistes et autres qui cherchent à entraver ou perturber les initiatives de développement, de mobilisation sociale et de réforme éducative, en particulier celles destinées aux filles et aux femmes.
3. Suspendre toute initiative visant à coordonner le programme d'enseignement des madrasas avec celui des écoles publiques jusqu'à ce que le Comité pédagogique achève une revue globale et réforme le programme national, et s'assurer que le Comité pédagogique:
(a) identifie et corrige les inexactitudes historiques ainsi que toute enseignement incitant à la haine religieuse ou favorisant des préjugés sectaires ou ethniques dans le cadre du programme pédagogique national; et
(b) limite les références à l'Islam aux cours liés à l'étude de l'Islam, de façon à respecter les droits religieux des étudiants non musulmans.
4. Décentraliser les décisions sur le contenu pédagogique, et autoriser des matières qui ne figurent pas actuellement dans le programme national d'enseignement:
(a) en supprimant le programme national et les commissions provinciales de supervision des manuels scolaires qui ont le monopole de la production des manuels;
(b) en requérant de chaque ministère provincial en charge de l'éducation la mise en concurrence et l'appel à soumission de projets pour la réalisation des manuels scolaires, conformément aux directives générales du Comité pédagogique;
(c) en formant des comités dans chaque province, composés des ministres de l'éducation, des secrétaires et d'universitaires réputés, pour examiner les projets soumis et attribuer des contrats à trois fournisseurs privés sélectionnés; et
(d) en autorisant toutes les écoles publiques à choisir entre les trois manuels retenus pour leur province.
5. Améliorer les moyens de surveillance des départements pédagogiques provinciaux:
(a) en augmentant leurs effectifs;
(b) en fournissant au personnel pédagogique des provinces les moyens de transport appropriés afin de se rendre dans les districts reculés, de les contrôler et rendre compte; et
(c) en conditionnant les financements aux indicateurs de performance pédagogique, notamment les taux d'inscription, taux de réussite, ainsi que les niveaux de fréquentation des établissements par les élèves et les enseignants.
6. Prendre des mesures de décentralisation en matière d'éducation au niveau des districts:
(a) en orientant les écoles publiques à établir des Conseils de d'administration, élus par les parents et les enseignants, avec une représentation de responsables des gouvernements de districts directement élus, des enseignants, des parents et de la communauté; et
(b) en conférant à ces Conseils davantage de pouvoir pour engager ou renvoyer des enseignants et des administrateurs selon leur niveau de compétence et pour recommander des projets de développement des infrastructures.
7. Engager des enseignants et des administrateurs sur la base de contrats à durée déterminée, spécifiques à chaque institution et renouvelables sur la base de leurs performances, et soumis à un examen annuel du Conseil des directeurs, plutôt qu'en qualité de fonctionnaires titulaires.
8. Faciliter et encourager la constitution d'associations actives de parents et de professeurs (APP) en apportant un soutien technique et financier à leurs activités, en dirigeant des réunions publiques soulignant l'importance de l'implication des parents dans l'éducation, ainsi qu'en fixant des rencontres et des activités APP régulières autant sein des établissements scolaires qu'entre les APP de différentes écoles de district.
9. Donner aux dirigeants des écoles la flexibilité nécessaire pour diriger leurs établissements, notamment afin d'ajuster les emplois du temps pour permettre aux enfants qui travaillent d'être scolariser et pour encourager les enseignants à utiliser des supports didactiques qui complètent le programme scolaire, et pour organiser des voyages qui sensibilisent mieux les étudiants aux dynamiques sociales ainsi qu'aux besoins quotidiens dans leurs districts.
10. Faciliter l'accès aux écoles publiques:
(a) en s'assurant que toute nouvelle école publique, en particulier les écoles réservées aux filles, soient établies à proximité des communautés, surtout dans les zones rurales moins développées; et
(b) en assurant le transport aller-retour des élèves et des professeurs depuis les zones éloignées du district.
11. Garantir un nombre suffisant de classes intermédiaires pour accueillir les élèves à leur sortie du primaire.
12. Traduire en action la politique linguistique annoncée en décembre 2003 qui rend l'apprentissage de l'anglais obligatoire à partir de la classe 1 en procurant à tous les établissements scolaires les matériaux appropriés à l'enseignement de la langue anglaise ainsi que des professeurs d'anglais compétents.
Aux bailleurs de fonds:
13. Conditionner l'aide offerte au gouvernement pakistanais au respect des critères appelant à l'octroi d'un pourcentage supérieur du PNB consacré à l'éducation, et contrôler l'utilisation des fonds gouvernementaux dans le secteur éducatif.
14. Exercer une pression sur le gouvernement afin que soient corrigées les inexactitudes factuelles et les vues intolérantes présentes dans le programme d'enseignement national.
15. Conclure des Protocoles d'accord avec le gouvernement établissant qu'aucun enseignant ayant bénéficié d'une formation à partir des programmes spécifiques financés par des donateurs ne sera pas transféré pendant au moins trois ans.
16. Fournir des matériaux en anglais de qualité et à bas prix, ainsi qu'un soutien technique et financier aux fournisseurs locaux de ces publications et autres matériaux qui permettent aux élèves des écoles publiques d'avoir un accès plus large à la langue.
17. Monter des partenariats flexibles avec des organisations financées localement, telles que les Fondations des Citoyens, qui utilisent des modèles efficaces et testés.
Islamabad/Bruxelles, le 7 octobre 2004
La version française de cette synthèse a été rendue possible grâce au soutien financier de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie.