Pakistan : l’extrémisme violent et les madrasas de Karachi
Rapport Asie N°130
29 mars 2007
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SYNTHÈSE ET RECOMMANDATIONS
En 2002, le président Pervez Musharraf déclarait vouloir prendre des mesures énergiques contre les groupes sectaires et jihadistes violents et vouloir réglementer les madrasas (écoles religieuses) sur lesquelles ils s’appuient. Cinq ans plus tard, le programme de réforme initié par son gouvernement tourne au désastre. Les groupes qui ont été interdits continuent d’opérer ouvertement dans la plus grande ville du Pakistan, Karachi, et ailleurs avec le soutien de réseaux de mosquées et de madrasas. La communauté internationale doit faire pression sur le président Musharraf pour qu’il respecte ses engagements, en particulier la mise en œuvre d’un contrôle efficace sur les madrasas et l’organisation d’élections nationales libres et justes en 2007. La communauté internationale devrait également réorienter l’aide de ses donateurs : plutôt que de continuer à apporter une aide aux efforts vains du gouvernement de réformer les écoles religieuses, cette aide devrait se destiner à l’amélioration d’un enseignement public médiocre.
Les madrasas de Karachi, qui ont formé et envoyé des combattants jihadistes en Afghanistan et dans le Cachemire indien, illustrent bien les échecs du gouvernement pakistanais et leurs conséquences sur la stabilité interne aussi bien que sur la sécurité régionale et internationale. En 2006, Karachi a été secouée par des actes de violence politique bien relayés par les médias. Trois attentats-suicides distincts ont entraîné la mort d’un diplomate américain, l’assassinat du chef du plus important groupe politique chiite et l’élimination de l’ensemble des dirigeants d’un groupe militant sunnite aux prises avec ses rivaux pour le contrôle des mosquées.
Toutes les madrasas de la ville ne sont pas des centres actifs d’activisme jihadiste mais même celles qui n’entretiennent pas de lien direct avec des groupes violents mettent en avant une idéologie qui apporte une justification religieuse à de telles attaques. Tirant parti de l’urbanisation anarchique rapide et non réglementée de Karachi et de l’importante population jeune, appauvrie et mécontente qu’elle abrite, les madrasas se sont multipliées à grande vitesse au cours des vingt dernières années. Étant donné la mollesse des efforts de réforme du gouvernement, ces madrasas sans statut légal contribuent de diverses façons au climat d’anarchie qui règne à Karachi : par l’occupation illégale de terrains, par des affrontements violents entre groupes militants rivaux et par l’usage du prêche pour relayer les appels à la violence sectaire et au jihad.
Le gouvernement pakistanais n’a encore pris aucune des mesures nécessaires et trop longtemps attendues qui permettraient de contrôler l’extrémisme religieux à Karachi et dans le reste du pays. Lorsque la pression internationale ou les événements le lui imposent, Musharraf promet de prendre des actions vigoureuses mais ces déclarations périodiques ne sont jamais suivies d’effets. Le manque de conviction des efforts gouvernementaux découle en premier lieu de la dépendance de Musharraf vis-à-vis de la droite religieuse et en particulier de la Jamiat Ulema-e-Islam, qui contrôle le plus grand réseau de madrasas déobandies du pays et fait partie de la coalition au pouvoir au Baloutchistan. Musharraf a besoin de ces alliés pour contrer l’opposition civile que forment le Parti populaire du Pakistan et la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz qui ont dominé la scène politique pakistanaise durant la période démocratique des années 1990.
Les plans de réformes sont annoncés en fanfare avant d’être abandonnés. Les madrasas demeurent ainsi non-officielles ou sont déclarées en vertu de lois qui ne sont pas mises en application effective. Le contenu sectaire et jihadiste du programme d’enseignement des madrasas est resté inchangé et il n’existe aucun contrôle des flux financiers qui passent par les madrasas et autres institutions religieuses. L’absence d’une autorité unique qui disposerait, sous contrôle parlementaire, du pouvoir de réglementer les écoles religieuses a profité à ceux qui s’opposent à la réforme. Les pouvoirs en la matière sont dispersés entre de multiples ministères et entre les divers niveaux de gouvernement. Les tentatives de “recentrer” les programmes des madrasas par l’introduction de divers cours non religieux se sont également avérées vaines, la plupart des madrasas refusant de coopérer avec les très modestes réformes proposées par le gouvernement. Dans tous les cas, l’introduction de cours laïcs ne serait que de peu de secours si elle ne s’accompagne pas de profonds changements dans le programme d’enseignement religieux afin d’empêcher que celui-ci n’encourage le jihad et le sectarisme violent.
Les efforts du gouvernement et les financements fournis par les donateurs devraient plutôt se consacrer à un meilleur soutien du système d’enseignement public et à la réforme de celui-ci, notamment par la suppression des chapitres au programme ayant un contenu sectaire, pro-jihad ou anti-minorités. Les donateurs doivent suivre de près la réforme du programme scolaire public et veiller à ce qu’il soit mis en œuvre sur le long terme.
Tirant parti de la faiblesse du gouvernement militaire, les madrasas et les partis religieux ont contré toutes les tentatives qui ont été faites pour réglementer les écoles religieuses. Le gouvernement, en faisant des promesses qu’il n’a pas tenues, n’a fait qu’enhardir les forces extrémistes et sectaires, ce qui a contribué de façon considérable à la violence qui frappe Karachi et l’ensemble du pays. Les chances de briser les liens qui existent entre madrasas et extrémisme violent seraient plus grandes si les élections nationales de cette année étaient démocratiques, libres et justes. Dans ce cas, il est probable que les partis religieux seront marginalisés et que les partis modérés nationaux (qui présentent une volonté politique bien plus grande de mettre en œuvre des réformes sérieuses) reviendront au pouvoir.
1. Adopter une loi efficace de déclaration obligatoire pour les madrasas qui, conformément aux conventions internationales sur le terrorisme et l’extrémisme :
(a) interdise les enseignements au contenu pro-jihad, sectaire ou violent dans les programmes des madrasas ;
(b) exige que leurs revenus et dépenses soient révélés preuves à l’appui dans le cadre d’un audit financier externe indépendant réalisé chaque année ;
(c) requière de garder trace de l’identité des étudiants inscrits dans les madrasas, y compris leur région d’origine, et de vérifier leurs conditions de vie ; et
(d) mette en place des contrôles sur les financements obtenus de sources nationales et étrangères, assortis d’un suivi régulier.
2. Créer une autorité unique de contrôle des madrasas dirigée par le ministre de l’Intérieur qui agirait sous contrôle parlementaire et disposerait des ressources et compétences nécessaires pour :
(a) suspendre la déclaration de nouvelles madrasas en attendant l’entrée en vigueur de cette nouvelle loi instituant un régime de déclaration obligatoire pour les écoles religieuses et
(b) demande la réalisation d’une étude indépendante afin de collecter des données fiables sur le nombre de madrasas et le nombre d’étudiants qui y sont inscrits.
3. Ne pas considérer les certificats délivrés par les madrasas comme l’équivalent des diplômes reconnus par les universités et autres établissements d’enseignement similaires.
4. Prendre des mesures efficaces contre tous les groupes et partis extrémistes, en particulier :
(a) en démantelant, conformément à l’article 256 de la constitution, toutes les milices privées, notamment les milices servant des causes jihadistes ou sectaires ;
(b) en démantelant l’infrastructure des groupes frappés d’interdiction en vertu de la loi anti-terroriste en rendant publiques les preuves sur la base desquelles ces groupes ont été interdits, en poursuivant leurs dirigeants et en empêchant leurs membres de se réunir et de se réorganiser sous de nouvelles identités ;
(c) en fermant toutes les madrasas affiliées à des organisations interdites ou à d’autres organisations sectaires et jihadistes ;
(d) en engageant une action judiciaire contre l’administration de toute mosquée ou madrasa dont les dirigeants appellent au jihad au Pakistan ou à l’étranger ;
(e) en engageant une action judiciaire contre l’administration de toute mosquée ou madrasa ou contre tout chef religieux qui publiera une fatwa, qu’elle soit verbale ou écrite, accusant d’apostasie un quelconque individu ;
(f) en annulant les licences des publications à caractère sectaire ou jihadiste et en poursuivant leurs éditeurs ;
(g) en mettant fin à la circulation des cassettes audio et vidéo et CD qui propagent une idéologie jihadiste et sectaire par la poursuite des personnes responsables de leur production et/ou de leur vente ;
(h) en mettant en œuvre les lois existantes de lutte contre les discours haineux et contre l’incitation à la violence communautaire ; et
(i) en signant immédiatement la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme.
5. Améliorer la qualité de vie des habitants des villes et prévenir l’exploitation des mosquées et des madrasas à des fins extrémistes :
(a) en rasant les mosquées et madrasas implantées sur des terrains appartenant à l’État et en démolissant celles qui occupent les parcs publics à Karachi et dans d’autres villes ;
(b) en instaurant une réglementation restrictive relative à l’implantation dans les quartiers résidentiels des madrasas qui hébergent leurs étudiants ; et
(c) en faisant observer strictement l’interdiction de l’usage de porte-voix dans les mosquées en dehors des activités religieuses autorisées.
6. Réformer le système d’enseignement public en supprimant le contenu incitant à la haine religieuse et à la discrimination sectaire ou qui présente des interprétations historiques justifiant le jihad.
7. Exiger que le gouvernement pakistanais honore ses engagements en matière de réforme des madrasas et faire pression en particulier pour que celui-ci :
(a) ferme immédiatement toutes les madrasas qui entretiennent des liens avec les organisations extrémistes frappées d’interdiction ou avec d’autres groupes sectaires et jihadistes ;
(b) instaure une autorité de contrôle des madrasas rattachée au ministère de l’Intérieur et sous contrôle parlementaire qui serait dotée des pouvoirs nécessaires pour mettre en œuvre la réglementation relative aux madrasas ; et
(c) institue une réforme des programmes d’enseignement en même temps que des mécanismes de contrôle financier.
8. Ne destiner son soutien financier qu’à la réforme du système d’enseignement public plutôt qu’appuyer les tentatives du gouvernement de “recentrer” les programmes d’enseignement des madrasas.
9. Surveiller de près les prédicateurs qui travaillent avec les communautés expatriées dans les pays de l’Union européenne et d’Amérique du Nord.
10. Soumettre le soutien diplomatique et financier destiné au gouvernement pakistanais à l’organisation d’élections nationales démocratiques, justes de libres.
Islamabad/Bruxelles, 29 mars 2007